Immigration : la clef démographique

L’immigration est un sujet sensible, passionné. Comme le remarque Alain Limousin[1] : « Le débat s’est déplacé des thèmes immigration/chômage/insécurité à des interrogations plus complexes sur le devenir de la société française face à l’affirmation et aux revendications d’une population d’origine arabo- musulmane en voie d’intégration conflictuelle. »

L’extrême droite est dans l’anathème, la gauche empêtrée dans ses contradictions entre un modèle républicain universaliste et l’exigence éthique de respecter les minorités culturelles ou politiques opprimées. Les Français ne sont pas loin de penser comme Lévi Strauss qu’il existe une « incommutabilité relative des cultures » et qu’il est utopique de vouloir en même temps « concilier la fidélité à soi et l’ouverture aux autres » [2]

Le JDD avait publié en 2018 un sondage[3], qui témoigne qu’une large majorité de Français (64 %), juge que l’immigration a un effet négatif sur l’économie, la cohésion nationale, la sécurité, la croissance (54%), l’avenir du pays (55%), l’identité du pays (58%), le respect de la laïcité (61%), la cohésion de la société (64%), la sécurité (66%). En particulier, 71% considèrent que l’immigration pénalise l’économie sociale car elle permet au patronat de tirer les salaires vers le bas.

Les Français ont-ils raison ? Qu’en est-il effectivement ? Si l’on exclue la question culturelle qui est un sujet à part qui demande à être traité pour lui-même, il n’est pas certain qu’ils aient raison d’un point de vue strictement économique. Les sociétés occidentales comme les Etats Unis et plus encore le Japon sont menacés à terme par une pénurie gravissime de main d’œuvre. Celle-ci, inexorablement, provoquera une récession et une perte d’influence au niveau international.

La démographie demeure l’angle mort des débats sur l’immigration. Sans voir ce qu’il cache, il est impossible d’avoir une approche politique réaliste du phénomène. La classe politique comme les français sont loin de prendre en compte la crise démographique qui les attend. Si l’on considère l’avenir, la menace pour notre bien-être économique ne viendra pas probablement pas dans les décennies prochaines d’un flux trop important d’immigrants mais d’un flux qui ira en se raréfiant. Les populations d’Europe et d’Amérique du Nord comme celle du Japon vieillissent et vont continuer inéluctablement à diminuer. La pénurie concomitante d’enfants va créer des tensions insoutenables sur notre système social et nos retraites. Cette tendance nuira à la croissance économique. Le Japon, la Chine ou la Corée ont été capables de franchir les 10 % de croissance dans les années du pic de leur transition démographique. A l’heure du vieillissement de leurs populations, elles ne parviennent plus à maintenir de tel taux records de croissance.[4]

 

Des robots et des hommes

Croire que les robots et l’intelligence artificielle sauveront les pays riches des conséquences économiques d’une diminution de leur population est utopique. Les conclusions du Pew Research Center qui a interrogé 1896 experts en 2014 [5],montrent que la robotisation à outrance des industries manufacturières en Allemagne crée une pression positive sur l’emploi. Une étude du forum économique mondial basé à Genève affirme que même si 52 % des tâches professionnelles courantes seront réalisées par des robots en 2025 « la révolution robotique créera 58 millions de nouveaux emplois nets au cours des cinq prochaines années ».[6]

Quoi qu’il arrive nous manquerons de main d’œuvre, notamment qualifiée. La solution à cette pénurie ne viendra ni des robots ni de l’automatisation.

 

Pas de grand remplacement

Elle risque aussi de ne pas venir davantage de l’immigration. Contrairement à ce qu’on entend dire, le grand remplacement n’aura pas lieu. En dépit des drames qui persistent en méditerranée, le flux migratoire vers les pays d’Europe pourrait se tarir dans les prochaines décennies. Il se pourrait même que les nations européennes en viennent à se concurrencer entre elles pour attirer les migrants dont leurs économies auront un besoin vital.

Les pays dont sont issus un grand nombre de migrants s’enrichissent ; en partie d’ailleurs sous l’effet de l’augmentation de leurs populations qui tire leur croissance vers le haut.

Or, comme l’a montré l’économiste Michael Clemens[7], jusqu’à un PIB approchant 7 500 $ par habitant – ce qui est le cas de beaucoup de pays d’Afrique -, la population a tendance à immigrer. Mais quand ce seuil est atteint la tendance s’inverse. Or aujourd’hui 57 % de la population mondiale vit au-dessus de ce seuil. Si le revenu des pays en voie de développement continue à croitre de 3 % chaque année comme c’est le cas aujourd’hui, il n’y aura plus que 9 % de la population mondiale qui aura un revenu inférieur à 7 500 $ en 2050. La pression migratoire pourrait donc diminuer. Un autre motif de la baisse de la pression migratoire viendra aussi du vieillissement de la population mondiale car ce sont les jeunes qui immigrent le plus.

Il est donc nullement avéré que les flux migratoires soient suffisants pour faire face à la pénurie de travailleurs en particulier hautement qualifiés dont les pays les plus vieillissants auront besoin dans moins d’une génération. Dans l’UE il manquerait pour l’an prochain un million de professionnels de santé. L’Europe ne parvient pas à les trouver en son sein. Où les trouvera-t-elle, sinon hors de l’UE?

Les États-Unis sont de ce point de vue un exemple intéressant. En 2005, 52 % des starts up de la Silicon Valley ont été créées par des immigrants chinois et indiens. Elles ne représentent aujourd’hui qu’un peu plus de 40 % du total. Au début du siècle, moins de deux étudiants chinois ayant étudié à l’étranger rentrait en Chine à l’issue de ses études. En 2017 8 sur 10 l’ont fait. Les USA cherchent aujourd’hui à résoudre ce problème.

 

Immigration positive

Même à court terme, il n’est pas démontré que les flux migratoires aient un impact négatif sur l’économie. L’arrivée massive de populations étrangères n’entrainent pas nécessairement une baisse des salaires, une hausse du chômage et une augmentation des charges de l’Etat. Certaines études établiraient même le contraire. La contribution nette des immigrés aux budgets publics serait pour certains légèrement positive (0,5%).[8]

A première vue, un flux migratoire augmente l’offre sur le marché du travail. Dans un modèle de concurrence parfaite cette offre devrait peser sur la demande et faire baisser les salaires. Or la concurrence sur le marché du travail est loin d’être parfaite. Les rémunérations salariales sont fixées par des conventions collectives et des minima sociaux. L’excédent de demandeurs d’emplois risque donc d’impacter le taux de chômage plutôt que les minima salariaux.

En second lieu, l’arrivée d’immigrants n’agit pas que sur le marché du travail mais aussi sur d’autres variables macroéconomiques comme la demande de biens et services et l’investissement, lequel engendre une augmentation des capacités productives et, à son tour, favorise l’embauche. La surcapacité du marché de l’emploi peut donc n’être que temporaire.[9]

En troisième lieu, l’afflux de migrants entraine l’augmentation de main d’œuvre non qualifiée plutôt que celle des travailleurs qualifiés. Dans ce modèle, les salaires des non qualifiés peuvent baisser mais ceux des travailleurs qualifiés, par raréfaction relative, peuvent augmenter. Dans cette hypothèse, l’effet le plus probable serait l’accroissement des inégalités salariales.

Là encore ce n’est pas certain. Nombre d’immigrés occupent des postes dont les natifs ne veulent pas. Une enquête a montré qu’en Caroline du Nord en 2011 les agriculteurs avaient annoncé la création de 6500 postes de saisonnier. 268 américains ont postulé. Seulement 163 d’entre eux se sont présentés le premier jour du travail. Les emplois ont été pour l’essentiel pourvus par des ouvriers agricoles mexicains.[10]

De la même manière en Europe, en 2012, les immigrés étaient surreprésentés dans l’hôtellerie, la restauration et la construction. S’il y a pression sur les salaires, elle ne concerne pas principalement les autochtones mais les migrants déjà établis. D’ailleurs, par un réflexe assez naturel, les derniers arrivés ne sont souvent pas les premiers à désirer l’ouverture sans limite des frontières.

Quoi qu’il en soit, le lien entre immigration et baisse des salaires n’est pas évident. Plusieurs études[11] montrent au contraire que l’immigration a plutôt tendance à augmenter les salaires des natifs. Elles estiment qu’un accroissement de 10 % de l’immigration massive ferait augmenter de 3 % les salaires des natifs.

Quant au chômage, le raisonnement est à peu près identique. L’arrivée de migrants dope la consommation, donc à terme la production de biens et services, donc l’emploi. Immigrants et natifs n’étant pas facilement substituables, l’arrivée de migrants peut donc détendre le marché du travail dans des secteurs où sévit une pénurie d’offre d’emplois.

Ainsi en Allemagne où l’accueil des immigrés est à la fois sélectif et exigeant, la proportion d’immigrés dans la population active est en proportion le double qu’en France. [12] La politique migratoire allemande est, en outre, beaucoup plus incitative qu’elle ne l’est en France. Les immigrés sont rapidement mis sur le marché du travail, ce qui est un puissant facteur d’intégration. En France, le taux de chômage des immigrés (hors UE) [13]est nettement supérieur à celui des natifs et leur taux d’emploi très inférieur. Cette politique volontariste d’insertion des immigrés outre-Rhin sur le marché du travail manque cruellement en France. Ceci explique sans doute pour partie le ressenti négatif des Français à l’égard des migrants qui n’ont droit de travailler immédiatement.

Cela dit, les chiffres ne disent pas tout. L’économie est la dimension la plus matérielle du Bien commun et n’est pas sa seule causalité dispositive. L’impact de l’immigration ne peut s’apprécier uniquement en termes économique et d’emplois. Pour l’évaluer, il faut aussi prendre en compte sa dimension culturelle et ses effets sur la nature du lien social ; sans oublier l’islamisme et le terrorisme qui ne sont pas sans lien avec les flux migratoires comme nous l’avons appris à nos dépens. Mais ce sont là d’autres questions.

Il demeure néanmoins certain qu’en abordant le phénomène de l’immigration quelles que soient ses formes, il est impossible de faire l’impasse sur la question démographique. Ici comme ailleurs la démographie demeure la clef du futur.

 

Thierry Boutet

Secrétaire général du Fonds de recherche Amitié Politique

 

[1] Limousin Alain. L’immigration : aspects culturels : Autres Temps. Les cahiers du christianisme social. N°19, 1988. pp. 4-10

[2] Claude Lévi-Strauss, Le regard éloigné ; 1988

[3] Sondage Ifop du 23 au 26 novembre 2018

[4] Avec le pic de la transition démographique de la Chine en  2010 la croissance économique était encore à deux chiffres. Maintenant que sa population diminue, elle n’est plus que de 6% alors que le taux d’emploi était le plus élevé du monde. La population chinoise de 60 ans qui a été de moins de 10 % va passer à 25 % en 2050 avec un taux d’actifs en nette diminution.

[5] https://www.pewresearch.org/internet/2014/08/06/future-of-jobs/

[6]https://www.rtl.fr/actu/futur/et-si-la-robotisation-du-travail-creait-des-emplois-7794818286)

[7] (Directeur des politiques sur les migrations, les déplacements et les politiques humanitaires et chargé de recherche au centre for Global Development où il étudie les effets économiques et les causes des migrations dans le monde. Il est l’auteur de « The walls of nations » aux presses universitaires de Columbia.)

[8] (Docquier et al., 2010 ; Ortega et Verdugo, 2011 ; Ottaviano et Peri, 2012). http://www.bsi-economics.org/625-immigration-france-impacts-economie

[9] Chojnicki et Ragot, 2012 http://www.bsi-economics.org/

[10] Foreigns affaires novembre 2019

[11] Docquier et al., 2010 ; Ortega et Verdugo, 2011 ; Ottaviano et Peri, 2012

[12] Sources INSSE https://www.insee.fr/fr/statistiques/1906669?sommaire=1906743

[13] 8,6 contre 21 pour le taux de chômage et 51 contre 46 pour le taux d’emploi (sources ministère de l’intérieur :file:///C:/Users/boute/AppData/Local/Packages/Microsoft.MicrosoftEdge_8wekyb3d8bbwe/TempState/Downloads/Essentiel_activite_2017%20(1).pdf)

 

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L’INDISPENSABLE RÉGULATION DU COMMERCE INTERNATIONAL

L’analyse économique montrant que la mise en place de certaines barrières douanières qui ne seraient pas des déclarations de guerre commerciale améliorerait notablement la situation, que les spécialistes des négociations multilatérales au plus haut niveau nous disent s’il est possible d’y parvenir de façon coopérative et, si oui, comment.

Jacques Bichot

Article publié le 5 avril 2018 sur L’Incorrect Lien : https://lincorrect.org/lindispensable-regulation-du-commerce-international/

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LA DIFFICILE MESURE DES INÉGALITÉS

L’économie a tendance à devenir une science bécassine qui ne s’occupe plus que de données chiffrées. Nous devons résister à cette dérive. En particulier, n’assimilons pas toute différence quantitative à une inégalité moralement scandaleuse : la relation d’ordre au sein des nombres réels n’est qu’un des millions d’outils que les mathématiques peuvent mettre à la disposition des économistes.

Jacques Bichot

Article publié le 12 février 2018 sur L’Incorrect Lien : https://lincorrect.org/difficile-mesure-inegalites/

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CHENILLES ET PAPILLONS SUR LA PLANÈTE FINANCE

Dans Les Echos du 29 décembre, une analyse bien étayée explique : « Le monde est devenu une machine à fabriquer des bulles ». Dans Le Figaro du même jour, un éditorial prétend : « Investir en actions, c’est soutenir la croissance ». Malheureusement, depuis que la machine à bulles s’est emballée, beaucoup d’actions servent principalement à spéculer, tout comme le bitcoin et ses petits frères dont la valeur marchande résulte de la crédulité du public.

Jacques Bichot

Article publié le 30 décembre 2017 sur L’Incorrect Lien : https://lincorrect.org/chenilles-papillons-planete-finance/

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Lien social et entreprise

Avec Joseph Thouvenel, Vanessa Mendez, Michel Hervé, Pierre de Lauzun et François Martin

L’entreprise est essentielle au lien social. Elle est le cadre habituel du travail, qui est, avec la famille, le lieu le plus important où s’épanouit d’une façon pratique le lien social entre les hommes; et c’est principalement à partir des liens tissés entre les hommes dans le travail, et de la façon dont l’entreprise les organise, que dérivent à la fois la production de celle-ci (dans sa quantité, sa qualité et son utilité), son profit (dans sa quantité et sa répartition), et la santé économique (ou pas) de son écosystème (fournisseurs, clients, prestataires, etc…). Cependant le développement de l’économie moderne, la mondialisation, et aussi une certaine conception matérialiste du travail, influent aujourd’hui considérablement sur les rapports intra-entrepreneuriaux, sur le type de produits créés par l’entreprise, sur la répartition de ses profits et sur son écosystème. Trois questions se posent alors :

–          Le fonctionnement de l’entreprise d’aujourd’hui est-il « bon » ? Favorise-t-il le développement harmonieux du lien social ?

–          Si ce n’est pas le cas, quelles sont les causes de ce dysfonctionnement ?

–          Quelles sont les solutions possibles pour y remédier ?

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Si l’Etat français avait dû lancer la sonde Cassini, elle ne serait jamais arrivée près de Saturne

ce sont les scientifiques qui donnent l’exemple du bon usage du numérique, et non les politiciens qui s’en servent principalement pour tweeter des fadaises et laissent impunis les nullités qui font réaliser pour les services publics des logiciels infects

Jacques Bichot

Article publié le 6 octobre sur Causeur Lien : http://www.atlantico.fr/decryptage/plf-2018-pourquoi-budget-est-pas-budget-pour-riches-mais-pour-reste-orientation-quinquennat-se-discute-3177184.html

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PLF 2018 : pourquoi le budget n’est pas un budget pour les riches…

Le gouvernement a présenté, ce mercredi 27 septembre, le projet de loi de finances pour l’année 2018, un PLF qui a pu être être critiqué pour son orientation favorable « aux riches », notamment en raison des modifications de l’ISF.

Jacques Bichot

Interview publiée le 28  septembre 2017 sur Atlantico Lien : http://www.atlantico.fr/decryptage/plf-2018-pourquoi-budget-est-pas-budget-pour-riches-mais-pour-reste-orientation-quinquennat-se-discute-3177184.html

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La « libération fiscale » n’existe pas

C’est une institution estivale : chaque été, divers instituts (Contribuables associés, IFRAP, Institut économique Molinari) sonnent le tocsin de la « libération fiscale ». Cette année, « la libération fiscale approche pour les Français » titre même Le Figaro du 27 juillet, qui consacre presque deux pages à rendre compte des calculs de l’Institut Molinari.  Il est précisé qu’« à partir du 29 juillet, chacun travaillera pour soi mais plus pour financer, via ses impôts et cotisations, l’État et la Sécurité sociale ». Hélas ces arithméticiens amalgament les différents prélèvements obligatoires sans se soucier ni de ce à quoi ils servent, ni des différences qui existent entre eux.

Jacques Bichot

Article publié le 31 juillet 2017 sur Causeur Lien : https://www.causeur.fr/liberation-fiscale-etat-salaries-impots-145840

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Fiscalité locale : comment remplacer un projet incohérent

Tout au contraire, la réforme devrait s’inspirer, en ce domaine comme en bien d’autres, des principes de responsabilité, de subsidiarité, de simplicité, de paiement des services rendus et d’efficacité. Les élus locaux doivent être rendus clairement responsables aux yeux de leurs mandants de la part de pression fiscale qui découle des dépenses qu’ils engagent.

Jacques Bichot

Article publié le 25 juillet 2017 sur Causeur Lien : https://www.causeur.fr/impots-locaux-macron-reforme-145732

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