Comment le Général Fillon peut gagner sa bataille de France

François Martin

Les sondages donnent une impression fausse en médiatisant principalement sur les scores putatifs des candidats, comme si chacun d’entre eux se trouvait dans son couloir, dans une course de 100 m, en finale des championnats de France. En vérité, il s’agit plutôt d’une bataille, avec ses différentes phases : élaboration, bien en amont, des stratégies et des tactiques, choix des terrains de manœuvres et des arguments, plans, choix et positionnement des troupes, etc… La confrontation véritable, le choc, n’a lieu qu’à la fin, et n’est que la résultante, en fin de compte, de tout le reste. En attendant celle-ci, les candidats ne doivent pas, comme lors d’une vraie bataille, dévoiler trop tôt ni utiliser à plein leurs véritables armes, leurs meilleures troupes, leur grosse artillerie, leurs « arguments  massue » donc, avant la phase finale, au risque qu’ils perdent leur efficacité. Le moment venu, ce sont ceux-ci qui doivent faire mouche et faire mal, pour essayer de déstabiliser les adversaires et donner aux candidats, face aux électeurs incertains, un avantage qu’ils espèrent décisif. Tant que l’on n’y était pas, on peut dire que la vraie campagne n’avait pas encore commencé, tant il est vrai que l’électeur n’est réellement sensible aux vrais arguments que lorsqu’il se sent en situation de devoir décider, c’est-à-dire quelques semaines seulement avant son choix. Il l’est lorsqu’il passe de la période des escarmouches (le rêve : qui est celui que je préfère ?) à la véritable confrontation (la réalité : quel est le moins dangereux, le plus à même de  me protéger ?)[1].

Aujourd’hui, on vient à peine de rentrer dans la deuxième partie, après une première phase où chaque candidat doit avoir correctement répondu aux questions préliminaires : ai-je défini, et si possible imposé aux autres, le champ de bataille (les principales thématiques) sur lequel celle-ci se jouera ? Ai-je pu conquérir un avantage psychologique sur les autres ? Ai-je masqué le petit bois, l’endroit où j’ai caché ma cavalerie (mes arguments décisifs de dernière minute), pour qu’elle surgisse en force quand je l’aurai décidé ? Ai-je pu attirer mes adversaires dans un piège, d’où je pourrai leur tomber dessus ? Mes troupes sont-elles solides, aguerries et super-motivées, pour qu’elles fassent front quand viendra le choc ? Mes officiers sont-ils fiables, compétents, rapides, capables de manœuvrer vite et intelligemment, quand le moment sera décisif et la tension maximum, ou bien ai-je affaire à des pleutres et des fourbes, qui me lâcheront au premier feu ?

A ce titre, cette campagne est assez atypique, le Général Fillon ayant subi, bien avant le choc et directement sur sa personne, l’attaque (la mise en examen) d’un commando[2] ennemi, venu à travers la rivière et le marécage, là où on pensait qu’aucun ennemi ne pouvait passer (la trêve électorale). Cette attaque a failli l’emporter. Il s’en est sorti de justesse, une partie de ses troupes d’élite (la bourgeoisie catholique) ayant fait mouvement très vite, puis fait bloc autour de lui (au Trocadéro), et l’ayant finalement sauvé, alors qu’une partie de ses lieutenants, abandonnant mousquets, chapeaux à plumes et même chaussures, avaient pris la fuite, sous prétexte d’un « Plan B » dont chacun connaissait le caractère plus qu’aléatoire. Un ouf de soulagement, et une grande satisfaction pour le Général Fillon. Fragilisé, mais pas mort, il a vite reconstitué, comme il a pu, les régiments des mercenaires (les centristes de droite). Il leur a promis une part du butin suffisante (les places aux futures législatives) pour qu’ils reviennent sur le front.

On arrive, depuis peu, dans la partie sérieuse de la bataille. Cette opération commando éventée, les ennemis devront maintenant passer à autre chose. Le Général Fillon peut, dans une certaine mesure, choisir maintenant son champ de manœuvre : son programme. Il faut répondre aux questions de fond : pouvons-nous éviter de rembourser nos dettes ? Pouvons-nous faire l’impasse d’une vraie réforme de la fonction publique ? Pouvons-nous continuer à ouvrir les frontières à tous les vents ? Pouvons-nous laisser perdurer une politique sécuritaire totalement laxiste, empêtrée dans une contradiction majeure (lutter de toutes nos forces contre l’islamisme d’un côté, mais « pas d’amalgame » de l’autre) ? Pouvons-nous prendre le risque de faire exploser l’Europe, malgré tous ses défauts ? Pouvons-nous, enfin, nous maintenir durablement dans une posture de politique étrangère notoirement déséquilibrée et impuissante : atlantistes, mais fâchés avec Trump d’un côté, et fâchés aussi, de l’autre côté, avec Poutine, dont nous avons portant besoin,  tant pour résoudre le cancer moyen-oriental, que pour exporter vers la Russie nos produits agricoles, alors que notre agriculture n’en peut plus, et hurle de rage et de désespoir dans nos campagnes ? Tout cela, Fillon doit le développer, alors que ses deux adversaires principaux ont des faiblesses manifestes dans tous ces domaines.

Mais ceci n’est que le champ de bataille. Nous avons vu que le Général Fillon a tenté une manœuvre hardie, en lançant une attaque de cavalerie, inattendue et bien masquée, où il a marqué des points[3]. Mais cela ne suffit pas. Sur la colline, l’artillerie aussi se met en place, avec les canons de gros calibre, les arguments massue. De quelles armes, de quels canons dispose-t-il, pour désorganiser, voire débander les troupes adverses ?

L’un, principalement, doit être utilisé, et on peut prévoir, d’ores et déjà, qu’il sera activé à plein. Il l’a été lors des débats du 20 Mars, puis lors de l’émission « L’émission politique » du 23 Mars. Il le sera dans toute la fin de la campagne, tant contre son adversaire d’extrême-droite que contre celui du centre gauche. C’est celui de la « chienlit ».

C’est un argument très fort, parce que si pour l’électorat, la demande de changement est très importante, une autre demande l’est encore plus, et d’une certaine façon, elle est contradictoire, c’est celle de l’ordre. Aujourd’hui, le désordre est installé partout. Du haut au bas de l’échelle sociale, et aussi lorsqu’ils regardent l’étranger, les français ont peur, et ce n’est pas le spectacle ahurissant de ce début de campagne qui a pu les rassurer. Que se passera-t-il demain ? Quelle pagaille, quelle faillite, quelle guerre civile, même, nous attend ?

Par rapport à ces questions, le Général Fillon a de bons arguments : ses deux adversaires, à ce titre, n’ont pas ou presque pas d’expérience. Confie-t-on la conduite d’une situation de guerre à des novices ? A l’extrême droite, l’adversaire avait, depuis bien longtemps, capitalisé sur les bonnes thématiques, et accumulé un excellent crédit. Incontestablement, elle a « l’avantage du terrain », elle est « dans le sens de l’Histoire ». Mais elle n’a pas véritablement de troupes d’élite. Si elle est élue, on peut douter, très fortement, de sa capacité à mettre ensuite en œuvre ses réformes. Quelle majorité parviendra-t-elle à obtenir aux législatives suivantes, elle qui n’est même pas députée ou sénatrice du parlement français ? Et par ailleurs, où nous emmènera-t-elle, avec une proposition sur l’Europe aussi inquiétante ? Ceci, martelé à toutes forces, doit faire réfléchir pas mal de monde.

Mais, par rapport au centre gauche, l’inquiétude est tout aussi forte. Le candidat, même s’il est passé brièvement au gouvernement (dont il a, à défaut d’expérience, au moins le vernis), et même s’il parvient à récupérer de nombreux soutiens (mais on sent bien que c’est plus le fumet de la soupe qui les attire, et non une véritable conviction), n’a pas véritablement de solidité. Ni de gauche, ni de droite, amis de tous et précis sur rien, ne disant non à personne, « christique », mais pas structuré, comment cet « attrape-tout » arbitrera-t-il demain, face à la furie des peurs, des mécontentements, des révoltes, face aux enjeux économiques ou internationaux graves, qui ne manqueront pas de surgir (qui surgissent déjà, comme en Guyane), comme la lave d’un volcan, dès qu’il sera élu ? La « com » ne fait pas tout…

Comment le candidat imposera-t-il sa loi dans les banlieues, lui qui disait il y a peu, en Algérie, que la France était coupable de « crime contre l’humanité » ? Et quelle majorité construira-t-il ? Hamon, cela ne fait aucun doute, n’est qu’un « factotum », un porte-parole, en service commandé. Derrière lui, ce sont ses « parrains », les « éléphants », ceux qui tiennent depuis toujours la gauche traditionnelle du parti, Aubry, Taubira, Ayrault, Royal, Fabius, et tous les autres, qui commandent. Pour eux, qui ont guerroyé des dizaines d’années pour délimiter, puis défendre bec et ongles leurs petits territoires politiques, au sein du PS et dans leurs régions, peut-on penser une seule seconde qu’ils vont aller, toute honte bue, faire allégeance et embrasser les Weston du « petit nouveau », ce blanc-bec venu d’on ne sait où,  qui les a grillés, en sautant si allègrement par-dessus la primaire ? Allons donc ! On ne transforme pas un mouvement en parti en claquant des doigts. Ils vont se replier sur leurs fiefs, et vont attendre les législatives, les tranchées bien creusées et l’escopette à la main[4].

Comment le candidat, ensuite, va-t-il gouverner ? Quelles réformes fera-t-il passer ? Demain, les réveils risquent d’être difficiles : soit le candidat fera une politique contraire à ses promesses, soit il ne fera rien, et alors gare au mécontentement de ses électeurs, soit il y aura « un 49-3 toutes les semaines ». Un mandat « à la hollandaise », en quelque sorte, à la puissance 10, sans l’expérience et le doigté du vieux briscard du compromis, qui a louvoyé cinq ans entre « légitimistes » et « réformistes » de gauche, sans parvenir à imposer une ligne politique. La « chienlit » ? Pire encore, sans doute.

Tout cela, le Général Fillon le sait. Les « sales affaires », pour lui, sont en partie derrière. Le terrain lui est favorable et, d’une certaine façon, la situation psychologique, ce sentiment exacerbé d’inquiétude et d’incertitude qui étreint les électeurs,  le sert. Et tant pis s’il en est, par ce début de campagne incroyable, en partie responsable. Les tactiques de pompier pyromane sont courantes en politiques. Ce sont même, souvent, celles qui marchent le mieux, n’est-ce pas Charles de Gaulle, en 58 ? Le Général Fillon, maintenant, doit dramatiser la campagne. Vu les enjeux, les électeurs n’attendent que ça. « Moi ou le chaos », « personne d’autre ne pourra éviter la chienlit », « je serai le seul à pouvoir appliquer ma politique », voilà la seule chose qu’il doit dire, répéter et marteler, encore et encore, et démontrer. A défaut de faire oublier ses turpitudes, il doit du moins les faire accepter comme secondaires, jusqu’à la fin, et convaincre, s’il veut garder une chance d’enfoncer les lignes de ses deux adversaires, et renverser le cours de la guerre. A l’évidence, il le peut.

Les canons sont chargés, pointés, et la mise à feu n’attend que le signal. Enfin, vient de commencer la bataille !

[1] Cf article précédent « Pourquoi François Fillon doit faire une campagne conservatrice »

[2] Puisqu’il ne fait de doute pour personne, aujourd’hui, que cette opération a été téléguidée

[3] L’accusation de « cabinet noir » à l’Elysée.

[4] Même le soutien récent de Valls est une manœuvre. S’il s’agit de « voter pour lui », il ne s’agit pas, en aucune façon, d’avaliser son programme. A l’évidence, c’est pour mieux le coincer plus tard. Ce « soutien » est celui de la corde qui soutient le pendu…

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