Égypte : un changement pour que rien ne change ?

Article paru sur LibertePolitique.com le 7 juin 2012

François Martin

En Égypte, le second tour de l’élection présidentielle verra retourner aux urnes 52 millions d’électeurs, les 16 et 17 Juin, et s’affronter pour la victoire finale le Général Ahmed Chafik, dernier premier ministre d’Hosni Moubarak et Mohamed Morsi, le candidat des Frères Musulmans. Le scrutin promet d’être très serré.

Remarquons tout d’abord que le fait que l’un des principaux responsables de l’armée, dernier Premier Ministre de l’ex-Raïs Moubarak, soit au deuxième tour, avec de sérieuses chances de l’emporter, montre bien que l’armée et l’ancien régime ne sont pas totalement « démonétisés », comme tente de le faire croire la presse occidentale. Celle-ci qui prend fait et cause pour les étudiants de la Place Tahrir, oublie simplement de dire qu’il n’y a pas eu 80 Millions de manifestants [1] au moment des révoltes de Janvier 2011, et que ces protestataires ne représentaient pas toute l’Égypte.

Du côté des Frères Musulmans, malgré qu’ils aient remporté haut la main les législatives [2], il semble que leur manque de maturité politique depuis qu’ils siègent au Parlement, et leur stratégie peu claire concernant leur participation au scrutin présidentiel [3] leur ait déjà fait perdre un peu de leur popularité.

Du côté des militaires, comme l’on peut s’y attendre, le Général Chafik fait campagne sur le thème du retour à la stabilité, pour isoler les manifestants et les jeunes de la masse du peuple. Comme toujours, ce dernier souhaite avant tout de la sécurité et du travail, les deux valeurs fondamentales auxquelles il est le plus attaché, et qu’une révolution qui dure trop longtemps finit par mettre en péril.

Le poids des États-Unis

Tout n’est donc pas joué en Égypte, d’autant que certains éléments, contraires sans doute aux souhaits des « révolutionnaires », militent pour le statu quo :

Tout d’abord, l’attitude des États-Unis : bien qu’Hillary Clinton ait annoncé se trouver « aux côtés du peuple égyptien alors qu’il travaille à respecter la promesse du soulèvement populaire de l’année dernière »[4], on sait bien que rien ne serait plus préjudiciable aux intérêts des USA qu’un changement de la politique égyptienne, sous la pression de la rue emmenée par les islamistes, Frères musulmans et surtout salafistes, vis-à-vis d’Israël. Rappelons que l’Égypte reçoit chaque année des USA, en récompense de sa neutralité, un chèque de 2,1 Milliards de USD, presque le tiers des revenus de son tourisme, la première ressource du pays [5]. Malgré ses déclarations, Hillary Clinton souhaite donc probablement la victoire du candidat de l’armée, meilleure assurance que rien d’important ne changera, et milite en sous-main pour cela. Les Frères Musulmans ne sont pas fous non plus, qui savent parfaitement que l’arrêt de l’énorme aide américaine précipiterait rapidement le pays dans le chaos, où ils seraient les premiers emportés. S’ils gagnent, on peut prédire à coup sûr qu’ils feront très attention à ne pas trop « islamiser » la société.

Dans l’un ou l’autre cas, pour les USA, et même s’il est prévu que l’armée rende, le 1er Juillet, le pouvoir aux civils, sa permanence « rassurante » dans le paysage politique égyptien, les garantira contre un aventurisme régional dont, en année électorale, ils n’ont certainement pas besoin.

Les contraintes économiques

L’autre élément, c’est l’économie. On sait que l’Égypte accueille chaque année 13 Millions de visiteurs et perçoit plus de 7 Milliards de USD de recettes, ce qui représente 11% du PIB. Face à des concurrents comme la Grèce, l’Espagne ou encore la Tunisie qui bradent aujourd’hui leur tourisme pour lutter contre la crise, l’Égypte ne peut certainement pas se permettre de changer son image, et de perdre sa clientèle. Or on sait qu’islam puritain et tourisme ne font jamais bon ménage, puisque le tourisme, avec son cortège de « péchés » et de « débauche » (corps dénudés, fêtes, alcool, etc…) représente, pour ces islamistes, à peu près l’image de l’enfer… Ce ne sera donc pas facile pour les Frères Musulmans, s’ils sont demain au pouvoir, à l’Assemblée et à la Présidence, de trouver la quadrature du cercle, pour à la fois « purifier » la société et conserver la clientèle de tous ces riches « satans » étrangers.

Pour l’ensemble de ces raisons, nous pensons, et nous avons toujours pensé, que les événements de l’an dernier étaient largement surfaits. Nous pensons, et nous l’avions écrit, que la révolution égyptienne est plutôt une « révolution de palais », dont la responsabilité incombe surtout à l’armée, qui a laissé chasser son leader à cause de ses velléités dynastiques [6] plutôt qu’une révolution populaire. Nous pensons que l’armée, les intérêts américains, ceux du tourisme, avec la corruption, qui mine tous les corps de la société de bas en haut, sont des freins bien trop importants à tout changement, quelle que soit la faction élue à la présidentielle, pour que le pays ne fasse une révolution, laïque ou islamique, n’en déplaise aux romantiques.

Perspectives pour l’Égypte

Si nous devons être réalistes, nous ne sommes pas pour autant cyniques. Quelle perspective alors pour l’Égypte ? Comme toujours, la solution devra passer par un redressement économique, une bonne gestion. Avec son tourisme, son pétrole, son coton, ses textiles, sa situation géographique et géopolitique privilégiée et son peuple si intelligent et cultivé, le pays ne manque pas d’atouts. Il peut certainement tirer un bien meilleur parti de ses possibilités. De même, il faudra bien que le futur pouvoir s’attaque à l’énorme fléau de la corruption, faute de quoi aucune réforme ne pourra jamais véritablement s’accomplir, ni aucune popularité durable s’instaurer. Quelques hommes intègres et sérieux au pouvoir, avec de la stabilité politique, propre à rassurer touristes et investisseurs, voilà ce qu’il faut souhaiter. Ce n’est pas le rêve d’une transformation idéale de la société et d’un « lendemain qui chante », auxquels aspirent artistes et intellectuels, qui ne paieront jamais les pots cassés, mais c’est du travail et du bon sens, une vraie politique pour le peuple…

Notes

[1] Population de l’Égypte. Cf http://en.wikipedia.org.fr.mk.gd/wiki/Égypt

[2] Où ils ont obtenu, avec les salafistes du Parti de la Lumière, les 2/3 des 498 sièges (222 sièges pour les FM et 112 pour les salafistes)

[3] Ils ont annoncé ne pas vouloir y aller, avant de changer brutalement d’avis. Cf http://www.france24.com/fr/20120521-egypte-attente-nouveau-president-freres-musulmans-moubarak-candidats

[4] Cf http://www.melty.fr/egypte-les-freres-musulmans-gagneraient-le-actu108880.html

[5] Cf http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89conomie_de_l’%C3%89gypte

[6] Cf http://www.jeuneafrique.com/actu/20100722T120021Z20100722T120018Z/. On remarquera qu’en Juillet 2010, le candidat pressenti par l’armée contre le fils du Raïs Gamal Moubarak était… Ahmed Chafik. Cela montre que l’idée du Raïs de tenter de marginaliser peu à peu l’armée, qui profite au maximum des « subventions » américaines, et qui est la principale force de conservatisme, pour pousser son fils, allié des milieux d’affaires, partisans d’une évolution économique plus rapide, à la façon de Franco à la fin de sa vie, n’était peut-être pas si sotte, mais qu’elle a été imposée trop vite. Cela renforce aussi la thèse comme quoi Moubarak avait choisi Ahmed Chafik comme dernier Premier Ministre pour tenter de se concilier dans l’urgence la fraction de l’armée hostile à sa succession dynastique, et donc celle d’une « révolution de palais », dont les manifestants n’ont été que les instruments. Ce n’est pas trop ainsi que les médias présentent les choses…

TwitterGoogle+FacebookLinkedIn