Identité nationale, introduction à la question

Ce texte est tiré de l’introduction au dossier sur l’identité nationale publié dans le numéro 48 de la revue Liberté politique, au printemps 2010. Débarrassé de son objet éditorial immédiat, il demeure une introduction possible à la question dont la persistance, indépendamment de toute utilisation partisane ou électorale, devrait interroger davantage notre société.

François de Lacoste Lareymondie

Débattre de l’identité nationale ? Voilà une idée bien française ! Surtout si le débat est organisé par l’État qui y commet ses représentants au travers des préfectures si emblématiques du quadrillage national. A la limite, tout est ainsi symbolisé en une phrase, ou presque, qu’on s’en réjouisse ou qu’on s’en scandalise. Fermez le ban !

Mais voilà, rien ne se passe comme prévu. La finalité électoraliste du débat est dépassée par sa dynamique propre ; les salles de réunion préfectorales sont à moitié vides, mais rien ne s’arrête ; les opposants boycottent mais remplissent les journaux de leurs explications qui sont – pour dire « oui », pour dire « non », peu importe – autant de contributions. Crise d’introspection maladive ? Défouloir des arrière-pensées ? A suivre ce qui se dit et s’écrit depuis six mois, rien de tout cela, mais beaucoup plus. Alors ?

Déconstruction de l’identité

Il y a vingt-cinq ans, Fernand Braudel nous avait déjà fourni une première piste de réflexion. S’interrogeant lui-même sur le titre de la somme qu’il a consacrée à « L’identité de la France », titre qui le « tourmentait », il ne trouvait pas mieux que d’originer sa démarche dans les questions que les Français se sont posées « aux heures tragiques », quand ils ont plongé dans les « catastrophes béantes » dont il énumère la série récente au rythme accéléré (1815, 1871, 1914, 1940)1. La dernière surtout le provoque, et pas seulement parce qu’il l’a vécue : ne fut-elle pas la pire de toute, inouïe dans sa brutalité comme dans son étendue et ses conséquences ? « Monstrueuses blessures » qui se cicatrisent avec le temps ? Il l’écrit ; mais le pense-t-il vraiment ? Et nous, avons-nous de bonnes raisons de le croire quand, au terme de deux siècles de déchirures et de drames, nous continuons de ressentir les affrontements qui les ont accompagnés, certes sur un mode mineur, parce que leurs séquelles structurent toujours pour partie notre mémoire nationale et notre vie collective ?

Encore Fernand Braudel publia-t-il son œuvre monumentale au début des années 1980 : qu’eût-il dit s’il avait pris en compte les trente ou quarante dernières années où les deux notions ici accolées d’identité et de nation ont été déconstruites :

  • Dissolution du concept même d’identité jusqu’au cœur de chaque individu, dans son sexe (nié, transgressé, réinventé), sa filiation (biologique, nourricière, affective), sa famille (originelle, recomposée, élective) ; et pas seulement l’identité de l’individu, mais celle de toute communauté, d’un côté récusée en tant qu’héritage, et de l’autre revendiquée en tant que construite par et pour soi.

  • Dissolution du concept de nation, siphonnée par le haut (l’Europe contre les nations, la technocratie contre les politiques), et par le bas (les régions, les terroirs, déclarés plus légitimes parce que moins abstraits et plus proches), au fil des transferts de souveraineté et de compétences desquels finissent par découler une autre légitimité politique.

A partir de la défaite de 1940, et y trouvant pour partie sa source, la décolonisation a commencé de démolir les mythes fondateurs de la nation civilisatrice. Foncièrement rurale et paysanne jusqu’à la fin du XIX° siècle, au terme d’un siècle de révolution économique et d’exode intérieur, la France est devenue urbaine et tertiaire (plus qu’industrielle) au point que l’espace y est devenu un lieu de contradictions entre outil de production, déversoir touristique et nature mythique à protéger.

Alors qu’elle avait été préservée des grands flux migratoires pendant mille ans grâce à sa densité, la plus élevée du continent, depuis un siècle elle est bousculée par une immigration qu’elle fut la seule à connaître massivement dans une Europe plutôt vouée à l’émigration ; qui plus est, par une immigration de peuplement, prolétaire et, depuis quarante ans, d’origine extérieure à l’aire culturelle européenne. Ceci au moment même où la transmission culturelle et mémorielle est de moins en mois opérante par l’effet conjugué de l’immédiateté médiatique et du renoncement aux fondamentaux de l’enseignement.

Enfin celle qui fut la « fille aînée de l’Église », qui a identifié sa source dans le baptême de son premier roi et reconnu quelques uns de ses emblèmes dans ses saints (Rémi, Geneviève, Louis, Jeanne, Vincent, Thérèse…), se découvre, se revendique même, déchristianisée en dépit d’importants reliquats plus sociologiques que substantiels ; mais sans trouver dans la doxa des Droits de l’Homme le substitut qui la spécifierait par rapport aux autres.

Réconciliation nationale

Voilà pourtant que la nation se rebiffe dès qu’on l’interroge, et même quand on s’en dispense : elle refuse la dimension supranationale et technocratique de la construction européenne ; elle se sent mal à l’aise dans les différences et inégalités que la décentralisation devrait normalement induire ; elle se braque contre l’Islam importé par la majorité de ses immigrés ; elle continue de se revendiquer comme lumière des peuples sans en avoir les moyens ; ses départements ultramarins refusent le relâchement des liens avec la métropole, quelles qu’en soient les raisons, nobles ou médiocres ; et quand tout va mal, que la crise montre son mufle, que le danger menace, vers qui se retourne-t-elle sinon vers cet État auquel elle s’est longtemps identifiée ? A sa façon, Régis Debray le constate avec réalisme et amertume2 : la fraternité est un bel idéal, mais c’est un idéal dissolvant à proportion de son universalité même. Finalement, nul n’existe concrètement qu’en se distinguant de l’autre : c’est vrai de l’individu comme des groupes. Distinction par un lieu, par une histoire, par un mythe, par une croyance, par une langue, par un but : peu importe, pourvu qu’il y ait une frontière et qu’elle ait un sens des deux côtés. Les frères sont dedans, les autres dehors ; nous ne pouvons ni ne savons faire autrement.

Trahison de l’idéal humaniste ou nécessité anthropologique ? Régis Debray penche évidemment pour la première réponse, à l’opposé de Pierre Manent qui avait déjà identifié le même phénomène tout en le justifiant en ces termes : « Si notre nation disparaissait soudainement, et ce qui la tient ensemble se dispersât, chacun de nous deviendrait à l’instant un monstre pour lui-même »3.

Il n’en reste pas moins vrai, pour en convenir avec Fernand Braudel, que le concept d’identité nationale est équivoque (la nation n’est pas une personne, mais un corps social), multiple (selon la l’endroit d’où chacun la perçoit et y accède), évolutif (est-il le même aujourd’hui qu’il y a un siècle ?), finalisé (puisque inhérent à la cité, donc à la politique, c’est-à-dire ordonné au bien commun), et par conséquent autant reçu que voulu. Il importe en particulier de savoir en identifier et faire dialoguer les deux faces :

  • Sa face objective en tant qu’héritage de la géographie, de l’histoire, de la langue, de la culture, au travers des filiations par lesquelles il parvient jusqu’à nous ;

  • Et sa face subjective, qui mêle la part que chacun assume de cet héritage à la projection qu’il en fait sur l’avenir jusqu’à pouvoir dire « ce pourquoi moi, je me sens et je me dis Français ».

Entreprise jamais terminée, où notre revue entend apporter une contribution non pas unilatérale et revendicatrice, mais diverse et engagée : parce que Français nous sommes ; parce que nous sommes imprégnés d’un héritage dont le christianisme romain a certainement constitué une racine maitresse ; parce que notre culture, entre universalité vraie et rébellion contre un pidgin simpliste et faussement partagé, continue de façonner une certaine façon de penser et de dire le monde qui n’a pas perdu sa pertinence ; parce que nous sommes soucieux du bien commun de notre nation tout en sachant que celle-ci n’est ni éternelle, ni absolue, à la différence du Royaume des cieux ; parce que nous sommes aussi dans ce temps et non dans un autre, et que c’est ici et maintenant qu’il nous faut porter notre témoignage.

Notes

1 Fernand Braudel : L’identité de la France, Ed Champs Histoire (Flammarion) ; introduction au tome I, pp 18 et 19.

2 Régis Debray, « Le moment fraternité » ; Ed. Gallimard 2009.

3 Pierre Manent, « La raison des nations » ; Ed Gallimard, Coll. « L’esprit de la cité », 2006 ; avant-propos, p. 10.

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