Le piège hollandais

François Martin

Le grand axe de partage politique, en France et aussi à l’étranger, se situe aujourd’hui entre progressisme et conservatisme[1]. Pendant longtemps, le progressisme a eu, comme on dit, « la cote ». A cela, une raison principale : après les années de conflits mondiaux perçus comme des guerres nationales, puis l’opposition URSS/USA de la guerre froide, les « détentes » successives (reconstruction, 30 Glorieuses, puis chute de l’URSS) ont fait croire que les tensions étaient finies pour longtemps. Le progressisme, dans ses différentes formulations, culturelle, familiale et sexuelle, ou économique, était en phase, en occident, avec les aspirations inhérentes à cette longue période de paix[2]. Contre-culture et mouvement hippie aux USA, mouvement soixante-huitard en France, ayant un côté « anarchiste » et « anti-autorité » plutôt sympathique, libération sexuelle et remise en cause du modèle familial, ouverture au monde et à d’autres cultures, liberté économique, etc…, le progressisme moderne a  « surfé » sur la vague de la mondialisation avec beaucoup de succès. Il a su accaparer, dans de nombreux pays, le pouvoir politique, culturel, médiatique et économique. 

Aujourd’hui, ce cycle idéologique arrive à sa fin, comme le montrent nombre d’événements sur lesquels il est inutile de revenir. A cela, une raison majeure : emportés par leurs succès et leurs rêves de grandeur, ses protagonistes sont allés trop loin[3]. Ils ont oublié les peuples, qui se sont sentis perdus et humiliés. Si une « hyperclasse » a pu amplement profiter de ce fantastique appel d’air, les classes moyennes et populaires en ont payé le prix fort : désindustrialisation[4], délocalisations, compétition internationale à outrance, financiarisation et libéralisme économique exacerbés, abandon de l’enracinement et du sentiment d’identité patriotique, ouverture en grand des frontières (qui sont le symbole même de la protection accordée par un Etat à ses ressortissants) aux capitaux, aux personnes et à l’immigration légale et illégale, multiculturalisme imposé comme une norme absolue, « déconstruction » des liens familiaux et des schémas sexuels traditionnels, « culturicide » assumé, abandon des modes immémoriaux d’enseignement à l’Ecole, etc… Les catégories de la petite et moyenne bourgeoisie et des classes populaires ont fait le lien entre ce progressisme revendiqué par leurs élites et leurs propres nuisances. Cet appauvrissement et cette défiance ont creusé entre eux un profond fossé. Ces classes populaires sont aujourd’hui, clairement, devenues conservatrices.

Pour cette raison, le phénomène étant mondial, les mouvements conservateurs ont pris, partout, de plus en plus d’ampleur. Ils ont conquis le pouvoir ou sont en passe de le faire dans de nombreux pays. Face à cette « vague » inéluctable, les pouvoirs progressistes ne pouvaient-ils rien faire ?

Aux Etats-Unis, Obama a su, malgré des résultats économiques catastrophiques[5], se maintenir en cultivant une image d’homme ouvert et tolérant. Hillary Clinton, qui n’avait pas la même finesse, s’est brisée sur ce mur. Pourquoi, malgré cela, en France, le candidat progressiste et mondialiste par excellence, Emmanuel Macron, caracole-t-il dans les sondages ? A l’évidence, il est à rebours du sens de l’Histoire. En toute bonne logique, selon ce qui précède, il devrait déjà avoir explosé en vol, comme Juppé, le candidat de la « mondialisation heureuse », ou au moins être à la peine, et recevoir des tomates dans chacun de ces meetings …

A cela, plusieurs explications :

La première, c’est que le progressisme mondialiste a encore de belles armes : il joue sur l’esprit de « liberté » et de « fraternité universelle » qui a su séduire pendant des décennies, et qui séduit encore les riches et les jeunes aisés. Même si le rêve est de plus en plus loin de la réalité[6], beaucoup de gens y croient encore. Le progressisme a d’excellents avocats, chez ceux qui réussissent, les vedettes du sport ou du show business en particulier, qui sont populaires, en France comme ailleurs. Le phénomène, naturel, d’identification des classes les moins aisées avec ces élites joue, ici aussi, à plein. Clinton a tenté d’utiliser cette carte tant qu’elle a pu pendant sa campagne, sans parvenir à ses fins. De plus, la classe politique, dans sa majorité, à gauche et à droite, à l’exception notable du FN, reste progressiste. C’est une chambre d’écho importante. Enfin, on sait que souvent, les électeurs populaires masquent leurs votes. Pour cette raison, les sondages sont presque systématiquement biaisés.

Une autre raison, évidemment, c’est le fait que les lobbies progressistes tiennent les médias. Sauf à être vraiment « vacciné » et méfiant, il est très difficile au français moyen d’échapper aux informations tronquées, parcellaires et déformées que la presse « mainstream », milieu « hyper-progressiste » s’il en est, lui enfonce dans le crâne, jour après jour, avec une ferveur qu’Orwell n’aurait pu imaginer dans les plus belles pages de « 1984 »…

Mais surtout, le pouvoir en place, et son président, ont su trouver une « astuce » tactique, qu’ils se sont employés à mettre en œuvre avec une grande constance depuis le premier jour de leur quinquennat, et dont « l’affaire Fillon[7] » n’est que le dernier épisode. Cette astuce, c’est la radicalisation systématique de la droite. Bien que la ficelle soit énorme, il est étonnant de voir à quel point nombre d’électeurs de droite se sont fait et se font encore piéger.

Ceci a été manifeste dès les premières sorties de LMPT en Janvier 2013, où le pouvoir s’était évertué, d’abord à minimiser outrageusement le nombre des participants, mais surtout à humilier les français de toutes catégories sociales qui avaient défilé. De Manuel Valls à Pierre Bergé, en passant par Jacques Attali ou Dominique Bertinotti, tant les « consciences » progressistes que les responsables politiques, au gouvernement ou à l’Assemblée, avaient fait assaut de propos blessants sur le « petit groupe de manifestants » ou les « fascistes en loden ».

Or, en politique, tout est calcul. Si on recherche en permanence, par tous les moyens, comment affaiblir ses concurrents potentiels, tant dans son camp que dans le camp adverse, dès qu’on y a réussi, on s’empresse de les sauver si possible de la mort politique, pensant qu’ils peuvent, demain, être utiles. La culture du « bonsaï », petit, affaibli et en vie, est ainsi le nec plus ultra de l’art politique. Pour cette raison, on n’humilie jamais un adversaire battu. Dans le cas de LMPT, avec autant d’électeurs potentiels dans la rue, la plus légitime prudence politique aurait consisté à recevoir au moins les organisateurs, à les « embobiner » par de belles paroles, ce que tout politique sait parfaitement faire. Très curieusement, c’est l’inverse qui a été fait, et de façon tellement provocatrice et systématique que cela ne pouvait procéder que d’une tactique délibérée : cliver son propre camp (en diabolisant ces manifestants, souvent catholiques, en utilisant la « vielle ficelle »  de la haine anti-chrétienne, qui fonctionne si bien dans certains milieux), cliver le camp adverse, pour rejeter le plus possible ces électeurs dans le « ghetto » de l’extrême droite. A chaque manifestation, que ce soit en paroles ou en actes (arrêter les manifestants par centaines, gazer les mamans avec leurs bébés bloquées à la barrière des Champs Elysées), c’est la même tactique qui a été utilisée.

Une autre forme de la même méthode, par exemple, est celle qui consiste à « désespérer » systématiquement, et volontairement, les périphéries lointaines des villes et les zones rurales. La seconde couronne parisienne, composée souvent de petits villages, recevait ainsi du Conseil Régional, à l’époque de la gestion socialiste, un budget d’investissement par habitant plus de la moitié inférieur à celui de la première couronne urbanisée. Chantiers routiers retardés, carence de transports, 4G non installée, blocages systématiques des projets, « jachères » économiques et culturelles, baisse des crédits accordés aux Conseils Généraux « riches » et de droite, on ne peut pas penser, vu la politique systématique qui y a été menée, que ces « désertifications » n’ont pas été intentionnelles, pour pousser les électeurs vers les extrêmes, et c’est exactement ce qui s’est passé. L’argent et l’attention pour les amis et les électeurs, la pauvreté, le déclassement et l’humiliation pour les autres, la ficelle politique est aussi ancienne que le monde, sauf qu’elle a été faite, en France, pendant le dernier quinquennat, avec une constance et un « professionnalisme » parfaitement assumés, dont l’objectif était d’une clarté de cristal : casser la droite.

Pour les observateurs attentifs, de nombreux événements, tout au long du quinquennat, sont venus appuyer cette constatation. Même l’ouverture assumée des frontières aux immigrés, et même le laxisme sécuritaire, ayant permis les attentats que l’on sait, ont pu, tant que la situation ne dépassait pas un certain stade de danger, jouer, de façon très paradoxale et très perverse, un rôle positif dans une telle perspective. Si les électeurs sont « scandalisés » ou terrorisés, et décident alors de passer au FN, c’est encore du « bénef », puisque la fracture de la droite est, chaque fois, un peu plus avérée. Pompier pyromane, toujours, le B.A. BA de la politique…

La désormais célèbre « affaire Fillon » procède exactement de la même logique, puisqu’il ne fait aujourd’hui de doute pour personne qu’elle a été téléguidée par le pouvoir en place. C’est la dernière pièce du puzzle, le dernier acte de la démolition. Ainsi, battage médiatique aidant, certains de ses électeurs, furieux contre les pratiques de leur candidat, et l’accusant de les avoir trahis, n’écoutant que leur colère et pas leur cerveau, tendent à se tourner maintenant vers la candidate de l’extrême droite, sans se rendre compte qu’ils se précipitent tête baissée dans le piège que  leur construit, patiemment et systématiquement, depuis cinq ans, François Hollande.

Ayant réussi, pendant sa campagne de 2012, et avec l’aide puissante de la presse, une très belle opération de « diabolisation » anti-Sarkozy, à laquelle l’électeur a parfaitement répondu, il est persuadé, depuis le premier jour de sa présidence, que ce ressort est très efficace, et que l’opération remarchera sans problème. Elle marche déjà au premier tour, en diabolisant Fillon, elle remarchera au deuxième tour, contre Marine Le Pen, en faisant appeler au « Front républicain », contre le retour des « heures les plus sombres de notre Histoire ». A l’évidence, Hollande et ses conseillers ont raison, ça marchera encore.

Que restera-t-il du paysage politique ? On verra bien après, mais en attendant, tout est bon, destruction de Fillon comprise, pour pousser les électeurs de droite à l’extrême droite. Bientôt, pour le pouvoir en place, le tour de passe-passe aura réussi : détourner à son profit les nuisances de la mondialisation, et la colère des électeurs contre sa propre politique. « De la belle ouvrage ! », comme s’était exclamé Guy Mollet, piégé par Mitterrand au Congrès d’Epinay.

Certains électeurs de droite, maîtrisant leur déception, ont vu venir le coup. Ils tiennent bon. Ils sont le socle actuel du candidat. A défaut d’amour, ils voteront Fillon, comme pour un mariage de raison. D’autres, comme les lemmings[8], semblent se précipiter dans le piège. Pour l’instant, ils expriment surtout leur colère. Le soir du 2ème tour, ils risquent un sacré coup sur la tête.

Eventeront-ils le piège à temps ? Eviteront-ils le suicide collectif ? Rien n’est moins sûr. Et qu’en sera-t-il de la France si c’est le candidat mondialiste qui passe, et si le peuple conservateur est, une fois de plus, oublié ? Nul ne le sait. Nous allons vivre un mois dangereux…

[1] Cf http://www.causeur.fr/affaire-fillon-campagne-presidentielle-conservateur-43273.html

[2] Il n’y a d’ailleurs que les occidentaux pour croire que le monde a été « en paix ». Il a été en guerre dans beaucoup d’autres régions du monde…

[3] Pour décrire précisément ce mouvement, cf « Le multiculturalisme comme religion politique », Mathieu Bock-Côté, Le Cerf, 2016

[4] Cf interview de Christophe Guilluy, http://www.causeur.fr/christophe-guilluy-macron-fn-fillon-43306.html

[5] En effet, les chiffres officiels sont incomplets : si le taux de chômage, avec 4,5%, n’a jamais été aussi bas, ces statistiques ne concernent que ceux qui recherchent activement un emploi. Le chiffre des autres, les véritables déclassés, ceux qui ne recherchent plus de travail parce qu’ils ont abandonné tout espoir, avec 37%, est énorme. Ils n’ont jamais été aussi nombreux, près de 100 Millions. C’est cela qui explique la victoire de Trump. Cf  http://www.economiematin.fr/news-etats-unis-taux-chomage-travail et http://m.nouvelobs.com/rue89/rue89-le-yeti-voyageur-a-domicile/20131112.RUE8970/chomage-la-realite-derriere-les-bons-chiffres-americains.html

[6] Cf http://amitie-politique.org/potemkine-village-mondial

[7] Et l’instrument qui l’a mise en œuvre, le « cabinet noir »

[8] Les lemmings sont des petits rongeurs arctiques qui, selon certaines traditions populaires, auraient la caractéristique de se suicider en masse, en se précipitant du haut des falaises pendant leurs migrations, lorsque leur surpopulation est trop importante.

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