Libye, Mali, Nigeria, même combat

Carte du MaliArticle paru sur LibertePolitique.com le 30 mars 2012

François Martin

Chute soudaine du Mali

Il y a quelques semaines, le Mali est tombé, sans coup férir semble-t-il, sous la coupe d’un groupe de militaires emmenés par le lieutenant Amadou Konaré et le capitaine Amadou Sanogo, deux jeunes officiers qui ont renversé le chef d’État élu Amadou Toumani Touré, dit « ATT ». L’élection présidentielle, qui devait se tenir le 29 Avril 2012, a été reportée.

A ce putsch, plusieurs raisons : d’une part, la déstabilisation endémique entretenue par les populations touarègues du Nord-Mali [1], menace à laquelle tous les gouvernements des pays frontaliers de cette sorte de « Kurdistan » sahélien sont confrontés, et à laquelle ils répondent par un mélange de répression et de négociation, et d’autre part le manque flagrant de caractère d’ATT, empêtré dans la corruption et dans ses accords avec les différentes factions du nord, AQMI en tête, accords dans lesquels sa propre armée a été la grande oubliée [2].

Renaissance de BokoHaram au Nigeria

Au Nigeria, nous savons que la secte BokoHaram [3] a perpétré et revendiqué de nombreux attentats, entre 2004 et 2009, mais surtout, à partir de Décembre 2010, contre les églises chrétiennes [4], les symboles du pouvoir nigérian (prisons, postes de police), et les organisations internationales [5]. Si nous n’avons aucune crainte que ceci ne puisse déstabiliser sérieusement l’État du Nigeria, un pays où les trois principales ethnies qui se partagent le pouvoir [6] sont unies, au-delà de la violence sociale endémique, par les énormes intérêts pétroliers communs, où toute personne est un indic en puissance, et où la police et l’armée sont d’une férocité inouïe [7], par contre, il nous semble étonnant que cette secte, qui pourtant avait été pratiquement éradiquée en 2009, ait pu ainsi se régénérer et repartir à l’attaque dans un tel contexte.

Pour le comprendre, il n’est pas inutile de savoir qu’elle est originaire de Maiduguri, la capitale de l’État de Borno State, le plus septentrional des 36 États de la fédération [8], jouxtant à la fois le Niger, le Tchad et le nord Cameroun. Pour ces raisons géographiques et géopolitiques, cette région, pourtant lointaine des épicentres du commerce et apparemment « sinistrée », a toujours été une zone d’intenses trafics, commerciaux, monétaires et politiques [9].

Malgré que le gouvernement central ne voie certainement pas le développement de cette secte d’un bon œil, il est possible que certains alhajis locaux, à l’instar de ce que font certains puissants de la région pétrolière avec les rebelles du « swamp » [10], aient intérêt à la laisser prospérer momentanément, parce qu’ils estiment qu’ils ne sont pas sollicités de façon assez « amicale » pour s’en débarrasser. Mais il est certain aussi que la proximité des trois frontières compte, ainsi, et c’est là le point important, que l’état de délabrement des États de ces autres pays, Cameroun ultra corrompu, Tchad et Niger politiquement affaiblis, et confrontés au guérillas provenant soit des touarègues, pour le Niger [11], soit de Libye ou du Soudan, pour le Tchad [12].

L’ombre de la Libye

Dans ce contexte compliqué où s’entremêlent intérêts économiques [13] et politiques [14], et où les frontières sont inexistantes, sauf pour interdire aux États d’intervenir en dehors de chez eux, les guérillas, qu’elles soient touarègues, berbères, salafistes, musulmanes pseudo-animistes, ou d’AQMI, se meuvent comme des poissons dans l’eau, si l’on peut dire…

La déstabilisation de la Libye, et la mort du colonel Kadhafi à Syrte le 20 Octobre 2011, ne vont certainement pas dans le sens d’une pacification régionale, comme le montre Bernard Lugan sur son blog [15], puisque certains officiers libyens, après la mort du tyran, sont repartis vers le sud pour se mettre, avec armes et bagages, au service de l’une ou l’autre des rébellions. Ceci est bien sûr un élément explicatif des événements récents et, n’en doutons pas, d’autres à venir.

Le pire n’est pas certain malgré tout, parce que ces rébellions ne s’entendent pas entre elles, et que s’opposent aussi bien particularismes ethniques, rancunes historiques, croyances religieuses [16], modes opératoires et intérêts économiques ou politiques. Pour autant, si l’on veut que cette région ne devienne pas une immense zone de non-droit, un « somaliland » couvrant la moitié du continent, et que la logique des États riverains prévale malgré tout, nous aurons fort à faire. Sauf à se tromper de combat, entre soleil et sable saharien, fidèle en cela à sa vieille tradition coloniale, la diplomatie militaire française a encore de beaux jours… En prend-elle le chemin ? C’est une autre question.

Notes

[1] 1,5 Millions de touarègues se répartissent en effet entre le nord du Mali, du Burkina et du Niger, le sud de l’Algérie et celui de la Libye. Nomades, ils ont été profondément affectés par les indépendances, qui ont substitué au vaste pays où ils pratiquaient traditionnellement le contrôle (le rançonnage…) du commerce caravanier, un ensemble d’États et de frontières qui ne se pliait plus à leur logique et bridait leurs pouvoirs. Tout au long de leur histoire récente, ces touarègues ont été soutenus par le Colonel Kadhafi, qui a vu dans ces populations en revendication permanente un moyen utile d’augmenter son pouvoir d’influence dans la région….

[2] Cf El Watan http://www.elwatan.com/actualite/att-le-president-que-tout-le-monde-voulait-voir-partir-23-03-2012-163842_109.php

[3] Dont le nom signifie en Haussa, la langue du Nord du Nigeria « l’éducation occidentale est un interdit ». Tout un programme… Cf http://fr.wikipedia.org/wiki/Boko_Haram

[4] Cf http://www.libertepolitique.com/L-information/Decryptage/Nigeria-le-Noel-sanglant-des-islamistes et http://www.libertepolitique.com/L-information/La-revue-de-presse/Noel-sanglant-au-Nigeria2

[5] Attentat kamikaze contre la représentation de l’ONU à Abuja, la capitale, le 26/08/2011. 11 morts.

[6] Yorubas au sud-ouest, Ibos au sud-est, Haussas au nord

[7] Cf nos articles « Le Nigeria ou la vie dans la violence » et « Nigeria, entre pétrole, racket et insécurité ».

[8] Cf http://fr.wikipedia.org/wiki/Nigeria

[9] Il faut savoir qu’au Nigeria, traditionnellement, les fortunes les plus importantes ne sont pas celles des yorubas, qui tiennent pourtant le commerce dans la région de Lagos, la capitale économique du sud-ouest, ni les ibos, qui profitent largement des sous-produits de l’industrie pétrolière dans l’est, mais bien les grands « alhajis » haussas du nord, région proche du désert et qui n’a ni ressources ni pétrole. En effet, après le boom pétrolier de 1974 qui a transformé ce grand pays travailleur et agricole (le Nigeria était, avant 74, le principal exportateur mondial d’huile de palme) en une immense zone de trafiquants et de rentiers, la banque centrale, immensément riche, a établi une parité officielle Naira/USD de 1 Naira pour 1 USD, alors que la valeur réelle, au marché noir, était de 10 Nairas pour 1 USD. Pendant au moins 10 ou 15 ans, les « bons commerçants », et en premier lieu les alhajis du Nord, ont bénéficié de licences d’importation exclusives (acquises à grand prix), et par conséquent de devises subventionnées 10 fois, pour tous les grands produits de nécessité, comme le sucre, le riz, le blé, le sel, la viande, le poisson, les matériaux de construction, etc…, qu’ils ont importé en quantités gigantesques. Les alhajis ont été les grands bénéficiaires de cet immense trafic (avec lequel ils ont financé le maintien au pouvoir des militaires, traditionnellement aussi du nord, dont ils étaient les supplétifs commerciaux), puisqu’ils ont approvisionné non seulement leur propre pays, mais pratiquement la totalité de l’Afrique, à travers les frontières très poreuses du Nord et les relais caravaniers. L’auteur de l’article, qui était à l’époque « trader » de sucre pour une société travaillant sur l’Afrique, et agent pour le Nigeria des sucriers français Beghin Say et Générale Sucrière, peut en attester, puisque le Nigeria a importé certaines années 700.000 Tonnes de sucre, pour une consommation locale d’à peine 100.000 Tonnes, que l’on retrouvait certains de ces produits au Caire, à Khartoum ou à Kinshasa, et que son principal client était le « grand alhaji »… de Maiduguri.

[10] La zone pétrolière marécageuse du delta du Niger.

[11] Cf http://fr.wikipedia.org/wiki/Niger

[12] Cf http://fr.wikipedia.org/wiki/Tchad

[13] Autour de l’immense « marché d’échange » de produits de première nécessité, que constitue le Sahara, et des ressources de matières premières (uranium du Niger, pétrole du Tchad) gérées pour le compte de ces États par les compagnies occidentales

[14] Avec les tentations facilement offertes à des jeunes militaires avides de pouvoir et de gloire par des régimes pseudo-démocratiques affaiblis, trop souvent imposés (puis soutenus à bouts de bras) par l’occident

[15] Cf http://bernardlugan.blogspot.fr/2012/02/le-mali-premiere-victime-collaterale-de.html. Cf également http://www.libertepolitique.com/L-information/Decryptage/La-Lybie-coupee-en-trois

[16] Bien que se revendiquant tous de l’islam. Cf par exemple la secte BokoHaram, qui considère les autres musulmans trop éloignés de son obédience comme des « chiens de l’enfer »…Dans ce contexte, les ententes doivent plutôt ressembler à celles du cartel de Chicago ou de Medellin. Elles ne durent pas longtemps.

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