Mali : le pire n’est pas certain

Article paru sur LibertePolitique.com le 6 avril 2012

François Martin

La prise récente des villes de Kidal, Gao et Tombouctou, et la pression sur Mopti, porte ouverte vers la capitale Bamako, par des éléments Touaregs et islamistes fait peser une grave menace sur ce pays. Elle pèse aussi, à terme, sur les pays voisins, le Niger, le Burkina Faso, la Mauritanie, et même la RCI, le Sénégal et la Guinée, avec qui le Mali a des frontières. Au nord, les rebelles pourraient aussi déstabiliser le sud de l’Algérie.

Cette avancée militaire des Touaregs est le résultat indirect de la chute du dictateur Kadhafi [1]. Elle est aussi, très directement, la conséquence de l’incompétence du Président malien Amadou Toumani Touré, dit « ATT ». Celui-ci a refusé le conseil et la formation militaire de la France [2]. Il a laissé son armée dans un état de délabrement coupable, et met l’ensemble des pays de la région en émoi, ainsi que la France, qui est son allié, son protecteur… et son partenaire économique.

L’objectif des Touaregs

Pour autant, le pire est-il à prévoir ? Rien n’est moins certain, car tout d’abord, ces combattants du désert, déterminés et bien équipés, sont peu nombreux, tout au plus un millier d’hommes selon les sources les plus récentes [2].

Bien que difficiles à attraper dans leur environnement désertique, ils sont malgré tout « à la portée » de n’importe quelle armée bien entraînée, si les pays alentour, l’Algérie et la France compris, décident d’aller les chercher [3]. De plus, rien ne dit qu’ils aient envie de prendre Bamako. Ce sont en effet des hommes du désert, à l’aise dans les « rezzous » [4], les rapines et les « coups » brutaux suivis de fuite. Tout autre chose est la conquête d’une ville de 1,8 millions d’habitants, et la gestion d’un pays de 15 millions [5], dont la majorité des habitants du sud, bambaras, peuls, sarakolés, leur sont hostiles. Que diable iraient-ils faire dans cette galère ?

Le principal mouvement touareg à l’origine de cette guerre, est le MNLA [6]. Il ancre son action dans sa revendication historique, d’autonomie, au cœur du désert, de l’Azawad dans lequel sa population est majoritaire. Or les découpages nationaux, au moment des indépendances, ont arbitrairement séparé en plusieurs pays ce territoire [7]. La revendication et les objectifs des Touareg sont donc assez modérés et limités. Les autres pays environnants l’ont bien compris. Alain Juppé aussi, qui a d’ailleurs déclaré [8] vouloir privilégier une solution diplomatique et politique plutôt que militaire [9].

« Enfumage »

Alors, pourquoi le MNLA laisse-t-il planer la menace de la prise de Bamako par son allié islamiste Ansar Dine, ce qui semble bien, selon ce qui précède, contraire à ses intérêts ? A cette question, Bernard Lugan répond avec précision sur son blog. Pour lui, cela ressemble à une superbe manœuvre d’« enfumage ». Les deux mouvements compères se seraient partagés le travail (à moins que le MNLA ne manipule son associé), le but étant de faire passer Ansar Dine pour les « méchants » islamistes, afin de donner plus de crédibilité aux demandes « légitimes » des « gentils » touarègues du MNLA [10]. Si l’hypothèse est juste, l’intérêt du MNLA est certainement de rassurer ses interlocuteurs internationaux. Il ne peut pas laisser s’instaurer trop de débordements. Or il a, semble-t-il, du mal à tenir ses troupes au vu des erreurs grossières qui ont déjà été commises [11]. Il est donc possible de voir rapidement les deux associés se retourner l’un contre l’autre, et s’expliquer sans merci [12].

La cocaïne pétrole de l’Azawad

Reste une question : au-delà des faiblesses maliennes, et de l’opportunité des nouvelles armes libyennes, pourquoi une telle prise de risque de la part de ces rebelles, pourquoi ce coup de force, et pourquoi maintenant ? Le parallèle avec le Kurdistan permet de le comprendre : Les kurdes qui ont gagné leur autonomie grâce au conflit irakien, avaient besoin d’une belle « cagnotte » [13], ce fut chose faite avec le contrôle des grandes villes pétrolières de Kirkouk et Mossoul. Où est donc le pétrole de l’Azawad ?

On peut le deviner lorsqu’on sait que la consommation de la cocaïne en Europe augmente en flèche. Son prix a en effet baissé de moitié, depuis que les USA passent progressivement aux drogues de synthèse. Le nouveau marché de la cocaïne est européen, et la « route to market » [14] passe aujourd’hui par l’Afrique saharienne, où les avions colombiens peuvent se poser sans contrôle. Une route d’autant plus intéressante que la déliquescence des régimes tunisien et libyen ouvre un accès plus facile à la mer. Il est donc possible que ce qui se joue entre touaregs berbères et tribus arabes, parfois alliés, mais sûrement concurrents soit le contrôle d’un immense territoire sans droits et propice à d’immenses trafics, et d’immenses fortunes [15].

Qui va payer dans cette affaire ? Comme toujours, les populations. Les stocks se constituent déjà, et la spéculation va bon train, en vue de la famine qui se prépare [16], et que le conflit va aggraver, augmentant les marges de tous les passeurs et détenteurs d’armes à feu. La guerre n’est jamais perdue pour tout le monde, et la pénurie généralisée qu’elle provoque n’est pas le moindre de ses intérêts, car c’est là que les vraies fortunes se bâtissent. Le petit peuple malien n’a pas fini de souffrir.

Notes

[1] Cf « Libye, Mali, Nigeria, même combat »

[2] A la différence des régimes du Niger et de Mauritanie. Cf http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2012/04/05/97001-20120405FILWWW00840-mali-petit-millier-de-combattants.php

[3] Ce qui causerait sans doute d’autres problèmes. Cf (10) et interview radiophonique de Bernard Lugan.

[4] Ou « razzias ». Cf http://fr.wikipedia.org/wiki/Razzia

[5] Cf http://fr.wikipedia.org/wiki/Mali

[6] Mouvement National de Libération de l’Azawad. Cf http://www.lefigaro.fr/international/2012/04/03/01003-20120403ARTFIG00589-la-tentation-salafiste-des-hommes-bleus.php

[7] Un peu à l’instar des kurdes

[8] Cf http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2012/04/05/97001-20120405FILWWW00718-malitouareg-pas-de-solution-militaire.php

[9] Sans que l’on sache vraiment s’il s’agit de répondre réellement à leurs demandes ou simplement de gagner du temps…

[10] Cf http://www.bernardlugan.blogspot.fr/

[11] Et en particulier l’enlèvement des diplomates algériens de Gao, Cf http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2012/04/05/97001-20120405FILWWW00850-mali-enlevement-du-consul-d-algerie.php. Enorme erreur qui ne va pas manquer de mettre en furie le « lion » du Maghreb, dont on sait que les dirigeants et l’armée sont, sur la question de la sécurité de leur flanc saharien, d’une grande férocité. En plus, ils ont été humiliés et, dans ces contrées, on ne plaisante pas avec l’honneur. Sur ce plan, les choses se passent « entre hommes », il faut savoir qui est le « patron ». Les algériens vont vouloir remettre les pendules à l’heure très vite, et c’est toute la classe qui va payer pour la bêtise d’un seul. Cela risque de se régler avec les Migs, les lance-roquettes et les lance-flammes, sur tout ce qui bouge dans le désert, campements et caravanes, femmes et enfants, jusqu’à ce que l’on relâche ces diplomates. Personne n’en parlera, mais une vraie boucherie est probable. Politiquement, cela risque de coûter très cher au mouvement touareg. Pourquoi avoir fait une telle erreur ? Pour ces guerriers dont l’ADN est marqué par le vol et la rapine, un otage, c’est de l’argent. Ne pas le prendre, c’est impensable. Autant demander à un mafioso, après le casse d’une banque, de ne pas vider le coffre pour des raisons diplomatiques…

[12] Probablement, l’un et l’autre réfléchissent en ce moment aux coûts/avantages du maintien ou de la rupture du pacte qu’ils ont fait. Ce qui, au passage, démontre le peu de moyens en hommes dont ils disposent, puisqu’aucun d’entre eux n’est capable de mener seul une opération d’une telle ampleur.

[13] Permettant d’assurer l’indépendance économique du pays… et la fortune de ses dirigeants.

[14] En langage commercial, la « route vers le marché », c’est la filière de transformation et logistique qui va du producteur au consommateur.

[15] En somme, une guerre entre gangs pour un « quartier de Chicago », lieu où puisse s’implanter le principal « grossiste » de l’approvisionnement de la cocaïne vers l’Europe. Il n’est pas interdit en tout cas de le penser. « Fini l’artisanat des prises d’otage et du trafic de voitures, voilà du bon et du vrai « business » ! », doivent se dire un certain nombre de ces révolutionnaires chameliers.

[16] Cf http://www.lefigaro.fr/international/2012/04/05/01003-20120405ARTFIG00771-en-plus-de-la-crise-politique-le-mali-doit-faire-face-a-la-famine.php

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