Qu’est-ce que l’objection de conscience ?

Cet entretien publié par La Nef en décembre 2011 doit se lire à la lumière de mon livre « Je refuse ! – L’objection de conscience, ultime résistance au mal » publié en avril 2011 aux Éditions de l’Emmanuel. Il a suscité de nombreux débats au cours des mois suivants.

François de Lacoste Lareymondie

Dans l’imaginaire collectif, la notion d’objection de conscience concerne le service militaire aujourd’hui aboli : en quoi est-elle à nouveau un sujet d’actualité et qu’est-ce qui vous a poussé à vous y intéresser ?

C’est bien à propos du refus de porter les armes que l’expression est née. Mais cette vision était réductrice ; d’une part parce que ce refus n’a jamais trouvé de fondement incontestable ; d’autre part parce que les sociétés humaines ont toujours connu des abus de pouvoir ou de droit qui posent la question de l’objection de conscience.

Aujourd’hui, la multiplication des lois « transgressives » la rend incontournable : c’est Jean-Paul II qui, dans l’encyclique « Evangelium Vitae », a affirmé l’existence non seulement d’un « devoir » d’objection de conscience face aux actes de mort (avortement et euthanasie), mais aussi d’un « droit » qui en constitue le corollaire nécessaire, droit à reconnaitre aux professionnels de santé concernés.

De l’affirmation à la juste compréhension de la chose, et donc à son juste exercice, il y cependant place pour une réflexion qui s’est avérée manquante. J’ai essayé de combler cette lacune.

Mettre en avant l’objection de conscience en notre société hyper subjectiviste, n’est-ce pas contribuer à saper encore un peu plus l’édifice social et ouvrir la porte à tous les excès ? En effet, si, dans l’enseignement catholique, il est légitime de suivre sa conscience, ne doit-elle pas être elle-même soumise et limitée par la recherche de la vérité ?

Votre question illustre la nécessité de cette réflexion, et pourquoi elle doit partir des notions fondamentales de philosophie morale. Sinon, on ne peut pas sortir des apories auxquelles vous faites allusion : on retombe dans les ornières de la pensée moderne, en oscillant entre subjectivisme individualiste et conformisme social tyrannique.

Nous assimilons trop souvent la conscience à la subjectivité sur laquelle on se replie pour refuser tout débat ou donner libre cours à ses envies. À tort. Ce n’est pas cela dont l’Église parle quand elle en affirme la primauté : la conscience est ce par quoi nous sommes à l’image et à la ressemblance de Dieu. Non parce que nous serions maîtres du bien et du mal (nous sommes créés) ; mais parce qu’elle est l’opération du jugement par lequel d’abord nous discernons le bien à faire (ou le mal à éviter) à l’occasion de chacun de nos actes, puis nous déterminons les moyens concrets et efficaces correspondants.

Voilà pourquoi, à la suite de Saint Paul (cf. Rm 14, 23), Saint Thomas peut affirmer que ne pas suivre le jugement de sa conscience serait pour l’homme « mépriser Dieu lui-même » et donc commettre une faute. Cependant, si l’homme doit suivre sa conscience, il a aussi le devoir de la former à la vérité et de l’éduquer à la pratique du bien ; en sachant qu’il sera jugé par Dieu.

Pour répondre à votre question, je ne dirai donc pas que la conscience est « limitée » par la recherche de la vérité. Cette formulation la ramène à la subjectivité et la place dans un rapport d’autorité qui est précisément celui de la pensée moderne. Je dirai plutôt que la conscience est « ordonnée » à la vérité ; et qu’elle l’est non seulement à la vérité abstraite des grands principes, mais plus encore à la vérité des situations concrètes en vue du bien à faire, ou du mal à éviter, dans la situation contingente où l’on se trouve hic et nunc. Ce qui est autrement difficile dans un monde où, comme le bon grain et l’ivraie, le bien et le mal sont inextricablement mêlés.

Peut-on légitimer et asseoir en droit l’objection de conscience, autrement dit peut-il y avoir un « droit » à l’objection de conscience et comment alors en délimiter le contour ?

Votre question appelle une importante précision préalable. Ce que je viens de dire est vrai de tout acte humain : il faut toujours agir en conscience.

L’objection de conscience, au sens précis du terme, nait au moment où, ayant identifié ce bien à faire ou ce mal à éviter, et ayant déterminé comment il me faudrait agir, j’en suis empêché par quelqu’un (législateur, gouvernement, supérieur hiérarchique, entourage, etc.) qui veux m’obliger à faire le contraire sous peine de représailles. Eh bien, cette contrainte ne me délie pas. Sans doute rend-elle mon agir plus difficile, voire héroïque ; sans doute ma responsabilité sera-t-elle atténuée si je cède. Là est pourtant le lieu de l’objection de conscience, lorsque je passe outre, dussé-je en souffrir.

L’exercice de la conscience dans l’adversité suppose une grande humilité et beaucoup de prudence afin de déjouer les pièges de l’orgueil et de la présomption. C’est pourquoi j’ai commencé mon livre par le portrait de trois témoins exemplaires, Thomas More, Franz Jägerstatter et Baudouin I°.

Maintenant, je peux répondre à votre question, en distinguant deux plans.

Du point de vue philosophique, le « droit à » l’objection de conscience est imprescriptible. En effet, jamais nous ne sommes dispensés de faire le bien, et moins encore d’éviter le mal. C’est la vérité de l’homme, sa dignité d’être créé à l’image et ressemblance de Dieu, qui est en jeu. Quelles en sont les limites, ou plutôt les exigences ? J’en vois quatre :

  • rechercher effectivement la vérité et le bien, en acceptant d’éclairer son jugement autant que nécessaire ;

  • ne pas causer un mal plus grand que celui auquel on veut échapper, étant précisé que le désordre que l’on peut entraîner constitue un des paramètres de l’appréciation ;

  • s’en tenir à ce dont on est personnellement responsable, mais en l’assumant en plénitude ;

  • ne pas juger les autres parce que le jugement des hommes ne nous appartient pas mais à Dieu seul ; en particulier veiller à ce que notre comportement ne s’extériorise pas en une condamnation de fait.

Loin de moi l’idée que ces limites soient faciles à tracer : les hésitations de mes trois témoins le montrent.

Du point de vue juridique, par contre, la notion de « droit à » l’objection de conscience est problématique. Bien sûr, il est souhaitable d’introduire des clauses de conscience dans les législations attentatoires à la dignité de l’homme : elles soutiennent ceux qui en ont besoin et, en elles-mêmes, elles constituent un appel à la conscience. Mais soyons lucides sur leur contradiction interne : par exemple, peut-on attendre du législateur que d’un côté il favorise l’avortement et oblige à l’organiser dans les hôpitaux, et que de l’autre il permette aux praticiens de s’y refuser, c’est-à-dire qu’il en reconnaisse implicitement le caractère inacceptable ? Cette contradiction n’est pas tenable à long terme : voilà pourquoi les protections juridiques resteront toujours ambigües et fragiles.

En quoi l’objection de conscience peut-elle être opérationnelle face aux dérives éthiques actuelles, tout particulièrement en matière médicale ?

Opérationnelle, elle l’est doublement. D’une part, quelles que soient les contraintes que nous subissons, elle nous rappelle que nous avons toujours une issue pour éviter de commettre le mal. D’autre part, les objecteurs de conscience sont de vrais témoins de la vérité et du bien, car leur témoignage est plus fort que le mensonge et la mort. Je n’ignore pas que le prix à payer peut être élevé. Mais le combat contre le mal n’est pas une sinécure, aujourd’hui moins que jamais.

Le cas des pharmaciens ne montre-t-il pas que cette voie de résistance est difficile ou du moins risque d’être fort coûteuse pour ceux qui s’y engagent ? Est-il même légitime de pousser des pharmaciens dans cette voie ?

En effet, ils sont les seuls, parmi les professionnels de santé, à ne bénéficier d’aucune clause de conscience : ils sont contraints de vendre la pilule abortive, et a fortiori les moyens contraceptifs. Le risque encouru par ceux qui s’y refusent est lourd : il peut aller jusqu’à l’interdiction d’exercer.

En pratique cependant, les pharmaciens qui prennent ce risque le font sans bruit, ce qui ne veut pas dire sans courage ni efficacité. Cela suffit le plus souvent. Mais il y a plus : s’ils sont amenés à s’en expliquer devant un client et s’ils opèrent avec discernement et prudence, ils font certainement plus de bien que s’ils s’étaient retranchés derrière un « droit » de façon abrupte.

Le dire n’équivaut pas à les « pousser » à l’objection de conscience ; je me contente de livrer un fil conducteur à l’exercice de leur jugement.

Dans votre dernier chapitre vous abordez le cas de la politique. Quel lien faites-vous en entre l’objection de conscience et l’action politique ?

Ce dernier chapitre évoque différents aspects de la résistance au mal, notamment par l’action politique. Mais l’objection de conscience, en elle-même, n’est pas de nature politique pour deux raisons : d’une part son champ potentiel est beaucoup plus vaste ; mais surtout elle intervient précisément lorsque les autres moyens de combattre le mal ont échoué ou ne sont pas opérants. C’est pourquoi je l’ai qualifiée d’« ultime résistance » au mal.

Permettez-moi une dernière observation : n’imaginons pas que le militantisme politique nous laisse quittes. On ne corrigera pas les dérives de notre société simplement, ni même d’abord, par de « bonnes lois » ou par un « bon » gouvernement. Il faut commencer par nous-mêmes, c’est-à-dire par poser concrètement des actes bons dans les domaines où le mal triomphe. Pensons à l’accueil des mères en difficulté ou à l’accompagnement des malades en phase terminale, actions qui démontrent, mieux que les discours dans un monde qui ne les entend plus, ce que signifie protéger la vie.

Ceux qui ont lutté contre les régimes totalitaires nous l’ont appris : on ne lutte vraiment contre le mal qu’en faisant le bien et en le rayonnant autour de soi de façon concrète.

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