Partenariat Europe-Afrique : la proximité nord-sud

Article paru sur LibertePolitique.com le 1er juillet 2011

François Martin

La mondialisation accélère brutalement les regroupements, intégrations et partenariats. Dans ce que l’on pourrait appeler, d’une façon plutôt optimiste, une recomposition géopolitique, avec un rapprochement des idées et des peuples, ou bien, à l’inverse, une course au gigantisme (mais, dans tous les cas, inéluctable), plusieurs « modèles » se dessinent.

  • L’un d’entre eux est celui prôné par Francis Fukuyama [1]. Très schématiquement, il dit que l’on assiste peu à peu à « la fin de l’Histoire », parce que tous les peuples accepteront tôt ou tard les valeurs occidentales (marché, démocratie, etc…). Ainsi, le monde de demain ne sera plus tragique et historique, soumis à des tensions entre pays ou blocs, il sera « plat » ;

  • A l’opposé, on trouve les théories de Samuel Huntington [2]. Loin de penser que nous allons vers un monde pacifié et en voie de civilisation, il dit au contraire que les conflits de demain seront tout aussi sinon plus violents que ceux d’hier et d’aujourd’hui. Mais ils ne se feront plus entre États-nations ou alliances, pour la conquête de territoires ou de richesses, mais pour des raisons culturelles, religieuses, par exemple. Le monde de demain restera toujours tragique, les clefs de recomposition changeant simplement de nature. Il ne sera pas « plat », mais tout aussi montagneux qu’aujourd’hui.

Si l’on y réfléchit, évidemment, ces deux théories sont séduisantes, et aucune d’entre elles ne semble fausse : les révolutions arabes semblent donner crédit à la première, et les fondamentalismes islamiques à la deuxième. Comme toujours, le monde n’étant pas uniquement blanc ou noir, il ne faut pas les considérer comme exclusives l’une de l’autre. Bien plus, on pourrait dire que probablement, elles se nourrissent des propositions en cours, l’uniformisation des valeurs créant naturellement des résistances, des tensions d’ordre inverse, qui peuvent rester ou devenir à leur tour prépondérantes.

Mais ces mouvements de recomposition ne sont pas les seuls, il en existe d’autres. L’un d’entre eux, développé récemment devant l’auteur [3], semble particulièrement pertinent. Il s’agit de l’intégration de grandes régions verticales.

Les régions verticales

A ce titre, il est certain que la nature des choses, surtout depuis l’époque moderne de l’avion et du téléphone, rapproche ceux qui vivent le même temps, qui se lèvent, se couchent, regardent la TV au même moment ou presque. Ceux qui ont pratiqué durablement le commerce international savent que les liens commerciaux ou touristiques s’établissent facilement nord/sud ou sud/nord, qu’il existe réellement une « communauté du fuseau horaire ».

Par ailleurs, force est de constater aussi que cette intégration régionale a largement commencé :

  • En Asie, si l’Asean [4] ne comprend pas la Chine, l’intégration avec ce pays existe bel et bien, et depuis fort longtemps, avec l’influence tout à fait prépondérante de la communauté chinoise dans la plupart des pays de cette institution. Par ailleurs, sur le plan industriel, l’intégration aussi existe avec le Japon, qui sous-traite beaucoup dans la sous-région. Enfin, l’Australie postule pour rejoindre l’organisation.

  • En Amérique, il existe d’une part, au nord, l’ALENA, une communauté économique réelle entre le Canada, le Mexique et les USA [5], et par ailleurs, au sud, le Mercosur [6]. Il est logique que ces deux entités passent un jour un accord de libre-échange entre elles, d’autant plus que l’un des membres de l’ALENA, le Mexique, est un pays hispanique comme tous les pays du Mercosur, excepté le Brésil.

  • En Europe et en Afrique – il n’existe pas, ici, un terme générique désignant l’ensemble -, il existe au nord évidemment, l’Union Européenne, et au sud, en Afrique, plusieurs regroupements, comme la CDEAO [7] ou le NEPAD [8], et plus largement l’Union Africaine [9].

Bien plus, il existe une complémentarité évidente entre les parties nord et sud de toutes ces zones, le nord étant en général plus développé et plus technologique, le sud disposant de plus de matières premières, de besoins et de main d’œuvre.

Ce dernier élément, d’ailleurs, tend à renforcer inéluctablement l’intégration, et cela pour une raison simple : l’immigration. En effet, les immigrés ont tendance à suivre les routes sud/nord [10]. Partout et de tous temps, les hommes se sont déplacés pour aller s’agréger autour du capital pour travailler, que ce soit vers la terre, les bateaux, les mines, les chantiers ou les foires. L’époque moderne n’étant pas différente, le dilemme se pose donc pour les pays du nord de manière évidente : soit, si le capital reste au nord, accueillir sur son sol les immigrés venant offrir leur travail, soit, si l’on veut endiguer les vagues de travailleurs, les fixer au sud en y transportant le capital. Il n’y a donc, d’une certaine façon, que le choix entre immigration et délocalisation, sauf qu’il est sans doute plus facile de délocaliser de façon ciblée et intelligente, et pour couvrir de vrais besoins, que d’accueillir sur son sol tous les indigents de la terre…

L’importance de la proximité

Par ailleurs, les partenariats régionaux auront toujours plus de sens que ceux qui sont lointains. En effet, que vaudra demain un partenariat, même particulièrement fructueux, entre la France et la Chine ? Il n’y a pas, il n’y aura jamais aucune communauté de destin entre nos deux pays [11], simplement parce qu’ils sont trop lointains. Demain, si c’est l’intérêt de l’une des parties, le partenariat sera dénoncé immédiatement et sans aucun regret. Il est donc certain que ceux-ci ne peuvent porter que sur des questions de court terme.

Bien différent sera un partenariat entre la France et un pays de l’Afrique du nord, par exemple. Nous sommes géographiquement proches ; des communautés importantes, originaires de chacune des zones, vivent durablement dans l’autre. Les accords auront un tout autre sens. S’ils fonctionnent, ils apporteront de la prospérité aux deux pour longtemps, alors que s’ils échouent, la situation des expatriés vivant dans ce pays du Maghreb sera moins enviable, et de l’autre côté, l’immigration sauvage ne tardera pas. Le meilleur garant de la paix est toujours l’enrichissement de son voisin… On pourrait dire qu’il vaut mieux transporter des composants ou des personnes de ses usines sur 2 000 km que sur 20 000.

La taille des marchés régionaux

Enfin, le dernier élément qu’il faut prendre en considération, c’est la taille des marchés. A l’évidence, les nôtres, même lorsqu’il s’agit du grand marché européen, sont trop petits. En Asie, des marchés comme l’Inde ou la Chine font à eux seuls 1 Milliard de consommateurs. Lorsqu’il s’y trouvera, demain, suffisamment d’entreprises leaders [12], comment les nôtres résisteront-elles à la concurrence de ces géants ?

Pour tenir le choc, il faut que nos entreprises puissent se mouvoir à l’aise sur des marchés internes et partiellement protégés de la même taille. Le seul marché pertinent par rapport à cela, celui qui a la « taille critique » pour résister demain à la mondialisation, c’est celui constitué par 1,7 Milliards d’individus d’Europe et d’Afrique [13].

Un monde en 3 régions intégrées

On voit donc que ce qui se dessine globalement – c’est pertinent, et c’est déjà en marche -, ce sont trois grandes zones régionales intégrées, comme trois tranches d’orange (cf. lien en bas de page). Dans 30 ans, dans 50 ans, c’est ce qui restera. Si nous réussissons cette construction, nous serons forts, unis, et relativement protégés. Si nous la manquons, les autres blocs, puissamment pourvus de très grandes entreprises et protégés, nous mettront en pièces.

Est-ce possible ? Avons-nous des chances de réussir ? Nous le pensons, pour plusieurs raisons :

La première est démographique : la population africaine continue à augmenter [14], et ceci est très important. En effet, l’un des effets de la montée actuelle de l’Asie, et plus généralement des pays émergents, c’est certainement la disponibilité, dans ces pays, d’une forte population active, et d’un nombre plus faible de retraités, alors que nous devons porter, nous, le poids de nos retraités, qui est de plus en plus lourd. Eux sont en pleine disponibilité de leurs moyens, alors que nous nous battons, sur les mêmes marchés, avec un boulet de 100 kgs à chaque pied et une main attachée dans le dos. Nous n’avons pas fait, lorsque nous étions dans la même situation, à l’époque des 30 Glorieuses, la politique familiale susceptible de nous assurer, en nombre suffisant, la future génération d’actifs équilibrant celle de nos aînés. De plus, la transition démographique, dans ces pays, s’est faite après la nôtre.

Par contre, les mêmes causes entraînant les mêmes effets, il est certain que les pays asiatiques, qui ne sont pas, soyons-en sûrs, beaucoup plus prévoyants que nous sur ce plan [15], souffriront, d’ici 20 ou 30 ans, des mêmes maux que nous aujourd’hui, par rapport aux pays qui eux, auront fait plus tardivement leur propre transition démographique. A ce jeu, le dernier continent à faire sa mutation est le grand gagnant. L’Afrique étant celui-là, on peut dire qu’elle se trouvera particulièrement avantagée dans cette configuration, pour autant qu’elle ait su, pendant cette période et avec notre aide, constituer ses forces : éducation, santé, logement, infrastructures, gouvernance, lutte contre la corruption, systèmes démocratiques, etc… Si d’autres pays l’ont réussi, pourquoi nos amis africains ne le pourraient-ils pas ?

La deuxième est culturelle. Il existe en effet entre nous une communauté culturelle très forte : un passé commun, même s’il est parfois difficile et même tragique, mêmes langues, et, pour les pays du pourtour méditerranéen, bien plus que cela encore, avec une grande histoire grecque, romaine et chrétienne commune. Là aussi, si nous savons dépasser nos ressentiments hérités de l’Histoire, un grand champ pourrait s’ouvrir à nous. D’autres pays ont su, là encore, oublier le passé douloureux et regarder vers l’avenir ensemble. Rien ne pourrait empêcher européens et africains de le faire, d’autant qu’en général, les ressentiments ne sont pas aussi violents.

La troisième, enfin, est économique : sur ce plan, notre complémentarité, nous l’avons déjà dit, est évidente. L’Afrique est le dernier continent relativement vierge , aux ressources immenses. Le monde entier s’y intéresse. Ses populations, ses marchés ont d’énormes besoins, et ses hommes attendent de pouvoir offrir leur travail. Nous avons besoin de matières premières, nous avons notre technologie et nos capitaux à offrir. Tout nous rapproche.

Lorsque l’on fait de la prospective, il est utile d’imaginer des cadres et des processus cohérents. Celui-ci l’est fortement. C’est cette réflexion générale qui inspire, pour nous, toutes les analyses fournies dans nos derniers articles sur les différents pays d’Afrique, avec leur Histoire, leurs forces et leurs faiblesses. Une fois ceci expliqué, bien entendu, tout reste à faire. La tâche est immense, le projet, grandiose. Il en vaut la peine. Et puis, avons-nous vraiment le choix ?

Notes

[1] Cf La fin de l’Histoire et le dernier homme , Francis Fukuyama, Coll. Poche, 1993

[2] Cf Le choc des civilisations , Samuel Huntington, Odile Jacob, 1997

[3] Conférence Europe-Maghreb, problèmes d’aujourd’hui, perspectives de demain , tenue le 20 Juin 2011 pour le Groupement Professionnel « HEC Géostratégies », dont l’auteur est Président, avec comme intervenants Mrs Sid Ahmed Ghozali, ancien Premier Ministre d’Algérie, et Jean-Louis Guigou, fondateur et Délégué Général de l’IPEMED (Institut de Prospective Economique du Monde Méditerranéen)

[4] ASEAN (créée en 1967) : 10 pays membres dont : Philippines, Indonésie, Malaisie, Singapour, Thaïlande, Brunei, Vietnam, Laos, Myanmar, Cambodge. Au total, 558 Millions d’habitants

[5] ALENA (Accord de Libre Echange Nord-Américain) : Zone de libre-échange créée entre les 3 pays d’Amérique du Nord en 1994. Regroupe 444 Millions de personnes.

[6] MERCOSUR (MercadoComundel Sur), créé en 1991 : Regroupe 5 membres permanents (Argentine, Brésil, Paraguay, Uruguay, Venezuela) et 5 membres associés (Bolivie, Chili, Pérou, Colombie, Equateur). Au total 240 Millions d’habitants.

[7] CDEAO (Communauté Economique des États de l’Afrique de l’Ouest) : Créée en 1975, regroupe 15 pays dont Bénin, Burkina Faso, Cap Vert, Côte d’Ivoire, Gambie, Ghana, Guinée Conakry, Guinée Bissau, Liberia, Mali, Niger, Nigeria, Sénégal, Sierra Leone, Togo, soit au total 260 Millions d’habitants

[8] NEPAD (Nouveau Partenariat pour le Développement de l’Afrique) : Projet de développement porté par l’Afrique du Sud, l’Algérie, le Sénégal, le Nigeria et l’Egypte

[9] L’Union Africaine regroupe tous les pays africains, sauf le Maroc.

[10] C’est vrai en tout cas dans l’ALENA, et aussi en Europe.

[11] Ce qui ne veut pas dire qu’il ne peut pas y avoir d’intérêts communs et d’accords.

[12] Elles sont déjà fort nombreuses. On connaît par exemple MittalSteel ou Tata.

[13] Soit les 700 Millions d’habitants de l’Europe et le Milliard de l’Afrique.

[14] En 2005, l’Afrique comptait 922 Millions d’habitants, soit 2 X plus qu’en 1980, et 5 X plus qu’en 1950. En 2009, la population a dépassé 1 Milliard d’habitants. La croissance démographique a été de 3%/an, elle est encore de 2,3%/an depuis 2000 (Asie : 1,3%/an, Amérique Latine : 1,4%/an). La densité est passée de 5,5 hab/km2 à 28 hab/km2 (moyenne mondiale : 47 hab/km2). Fécondité moyenne : Environ 4,5 enfants/femme (moyenne mondiale : 2,5 enfants/femme). En 2050, les démographes prévoient que l’Afrique comptera 2 Milliards d’habitants. C’est une révolution énorme qui bouleversera totalement l’équilibre du monde, et dont on ne parle pas assez.

[15] C’est le cas en particulier en Chine, où la politique de l’enfant unique posera, on le sait, de graves problèmes lorsque la population va vieillir.

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