Perverses repentances

Article paru sur LibertePolitique.com le 22 octobre 2012

François Martin

La repentance est à la mode, c’est bien connu. Cette attitude n’est pas spécifique à la gauche. Elle traverse peu ou prou tous les courants, même si elle est plus « tendance » à gauche, comme le montre l’africaniste Bernard Lugan, à propos de la visite du Président Hollande à Gorée, des conséquences de la loi Taubira, ou de la manifestation du 17 Octobre 1961.

Cette attitude, qui consiste à « se repentir », à « confesser ses erreurs », à « présenter ses excuses », pour tout litige, pour tout préjudice, réel ou fabriqué, et en toute occasion, part a priori d’un « bon » sentiment, celui de réparer une injustice, dans l’espoir d’un rétablissement de la concorde entre la partie offensante et l’offensé. En cela, on croit bien faire, et imiter l’attitude chrétienne reste encore, malgré toutes les critiques faites à l’Église, la référence en matière de comportements. Hélas cette propension est pervertie par de nombreuses confusions sur son véritable sens, et de nombreux calculs, dont certains particulièrement tordus.

La repentance de l’Église

Première remarque : la « repentance » exigée par les gouvernements ou les groupes de pression vis-à-vis de prétendus offenseurs, n’a rien à voir avec celle pratiquée par l’Église. Ainsi, le mauvais procès fait à Jean-Paul II, abondamment désinformé et médiatisé évidemment, à l’occasion de son célèbre voyage en Israël en Mars 2000. Les médias lui ont en effet fait dire que « l’Église avait demandé pardon aux juifs pour ses crimes pendant la shoah ». En réalité, comme le rappellent fort à propos Wikipedia et divers autres sites [1], la démarche de Jean-Paul II, reprise récemment par son successeur Benoît XVI, ne visait pas à présenter aux juifs une demande de pardon pour l’Église, mais bien à présenter au Père au cours de la messe et par l’intermédiaire de l’Église, une demande de pardon, pour les chrétiens et tous les hommes pécheurs ; ce qui est très différent. Pour Jean-Paul II, le chemin était spirituellement nécessaire, mais il n’ignorait évidemment rien des véritables intentions, des lobbies qui ne cherchaient qu’à tirer, à travers cette exigence, un profit politique Si le grand Pape n’a pas hésité, il est facile néanmoins de voir à quel point les réactions à sa courageuse prière ont été contrastées. Même parmi les juifs, certaines ont été admiratifs [2], alors que d’autres exigeaient toujours plus.

Cet exemple témoigne que seule l’Église peut réaliser une telle démarche, parce qu’elle s’adresse à Dieu, parce qu’elle est collective, parce qu’elle est le sacrement du salut, parce que tous sont pécheurs et, qu’il n’y a pas d’un côté des offenseurs et de l’autre des offensés, mais des offenseurs de chaque côté [4]. Comme Jésus l’enseigne dans la parabole de la femme adultère : dès qu’un homme accuse un de ses frères ou l’une de ses sœurs, l’hypocrisie s’installe. Satan dans l’écriture est appelé « l’accusateur de ses frères ».

La société des hommes depuis les origines le sait bien. Elle encadre strictement les démarches d’offenses et de réparations dans des protocoles très précis et codifiés, qui s’appellent les cours de justice. Lorsque les démarches de réparation sortent d’un cadre juridique précis, le totalitarisme est rapidement présent, nous l’avons déjà vu dans les pires régimes et les pires périodes de l’Histoire : comités révolutionnaires, procès politiques, « autocritiques ».

La repentance « démocratique »

Vouloir à toutes forces « démocratiser » la demande de pardon est malsain, on le sait bien. Alors pourquoi cette tendance a-t-elle fleuri à ce point dans les dernières décennies ? Pour plusieurs raisons.

D’abord, parce que la pensée philosophique, et en particulier la pensée chrétienne, se sont édulcorées. Les idées fausses, les slogans partisans, les simplifications médiatiques, la démagogie et la désinformation règnent. Le bon sens « paysan » se fait rare. L’époque est aux idéologies. Ce qui était autrefois naturellement clair ne l’est plus. C’est une première raison.

Une autre raison, paradoxalement, est l’actuelle période de paix relative, c’est-à-dire non pas une période de concorde, mais une période où la violence est canalisée et se conçoit plus à travers un « soft power » idéologique, politique ou diplomatique qu’à travers les armes. La force militaire ayant moins de facilité pour s’exprimer, les groupes d’intérêts utilisent d’autres moyens, parmi lesquels l’exigence de la repentance. Une solution très pratique, pour maquiller en « bon droit », comme dans l’épisode cité de l’Evangile, la réalité parfois sordide et les vraies motivations, qu’elles soient politiques ou simplement financières. En effet, dès que la « repentance » est avérée, vient l’exigence suivante, celle de la « réparation », toujours monnayée évidemment, cela ne rate jamais. De plus , l’exigence de repentance et de justice, n’a jamais de terme, elle n’est jamais totalement satisfaite. Jamais précisément définie, la satisfaction n’est jamais suffisante Il est donc possible de continuer à la demander sans limite de temps, alors que, comme dans le cas de l’esclavage, les offenseurs et offensés sont tous morts depuis bien longtemps.

Mais il y a encore plus pervers. Si, depuis toujours, l’injustice existe, et avec elle « la voix des pauvres qui crie vers le Père », pour autant, la capacité a toujours été grande, de la part des humbles et des « petits » courageux qui vivent sur la terre, d’oublier à un moment donné les injustices passées pour se tourner vers le futur et reconstruire. Le « devoir de mémoire », c’est bien, et c’est juste, mais il existe aussi, on en parle moins, un « devoir d’oubli », celui qui consiste à effacer l’injure, à regarder devant avec un regard neuf pour des raisons évidentes. Il est patent en effet que personne ne peut vivre dans l’attente perpétuelle d’un pardon, même légitime. Ensuite parce que si c’était le cas, il y aurait bien trop de choses à garder en mémoire. Enfin parce que si l’on veut être vraiment juste, il faut aussi se souvenir de tout ce qu’on nous a fait de mal, et de tout ce que nous avons fait de mal à tous les autres… Dans ce sens, la recherche perpétuelle de repentance pourrait bien n’être qu’une peur de la vie, une sorte d’infantilisme.

S’ajoute un autre aspect : entre les élites et les peuples, les premiers tendent souvent à l’utiliser comme une arme au service de leurs intérêts politiques ou pécuniaires contre leurs offenseurs, mais aussi contre les peuples qu’ils sont censés représenter, qu’ils maintiendront ainsi dans l’aliénation d’une attente et d’une frustration perpétuelles.

Le pire, c’est que ce ne sont pas seulement ces lobbies qui représentent les peuples offensés qui ont intérêt à cette démarche, mais souvent aussi, les offenseurs eux-mêmes [5]. En effet, s’ils sont puissants et savent qu’ils ne risquent rien à reconnaître quelques torts, ils peuvent se contenter de quelques déclarations très générales, se gardant bien d’en chiffrer le périmètre ou le préjudice. Ils savent aussi que plus ils persévéreront dans cette démarche, plus ils maintiendront les peuples offensés dans l’infantilisme et la dépendance, et se feront ainsi complices de leurs adversaires [6].

Les pièges du monde moderne sont infinis. La repentance en est un vrai. Ne nous laissons pas tromper par ce faux ami. Derrière ses justifications pacifiques, la plupart du temps, ce n’est pas une libération qui est voulue, mais une domination, quelque chose qui n’a rien à voir avec la justice.

Notes

[1] Cf http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Paul_II.

[2] http://www.dafina.net/gazette/article/jean-paul-ii-et-le-juda%C3%AFsme-un-pape-d%C3%A9vou%C3%A9-%C3%A0-construire-un-monde-meilleur

[4] C’est encore plus vrai en politique. Quel peuple, quel gouvernement peut dire qu’il n’a jamais opprimé personne, qu’il a toujours été une victime ? Certains, de victimes qu’ils sont à certaines époques, savent bien se muer bien vite en bourreaux dès qu’ils en sortent. Sur ce plan, si l’on remonte un peu l’Histoire, nous sommes tous à peu près égaux dans notre capacité à en faire souffrir et en aliéner d’autres…

[5] On touche là à un sommet dans la perversité. Malheureusement, en matière de créativité dans l’aliénation, l’imagination des puissants est sans limites.

[6] Pour ce qui est de l’Afrique, on se trouve là dans le vrai schéma de l’esclavage, non pas celui d’une violence des blancs contre les noirs, mais bien celui des élites blanches et noires contre les peuples noirs, puisque la traite négrière, ne l’oublions pas, n’était pas le résultat de guerres, mais d’un commerce, où les élites noires ont vendu leurs peuples. Dans ce sens, le discours de Dakar de Sarkozy, que l’on a tant critiqué, nous semblait finalement, malgré sa brutalité apparente, bien plus courageux, responsabilisant et porteur d’avenir que celui de Hollande qui, à travers l’idéologie de la repentance, ne vise en réalité qu’à prolonger le système de clientélisme et d’assistanat que la France a toujours privilégié.

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