Potemkine, village mondial

François Martin

Le spectacle est pathétique : tout sourires, les élites nous promettent la « mondialisation heureuse ». Ils s’agitent, ils chantent, toujours plus fort, le catéchisme mondialiste, et l’avènement pour bientôt du paradis sur terre, alors même que, l’une après l’autre, les façades de carton du village mondial sont en train de tomber. La guerre idéologique va durer, mais le mensonge n’en a plus pour longtemps : ces élites mondialistes ne veulent ni le bien des peuples, ni leur liberté, ni la paix mondiale. Ils veulent le pouvoir, un pouvoir mondial et hégémonique, et rien de plus. Et nous, nous ne voulons pas de leur domination. Au moins, sur ce point, les choses seront claires.

Le retour du réalisme en politique étrangère

La bataille d’Alep, heureusement, est maintenant terminée. Au-delà des horreurs de la guerre, de toutes les guerres, enfin nous n’aurons plus droit aux quotidiennes imprécations de la presse, tous médias presque confondus, contre Bachar El Assad, « bourreau de son peuple », et son mentor et complice Poutine, tous deux accusés de « presque-crime contre l’humanité ». Du fait que les actions de bombardement se déroulaient seulement à Alep-Est[1], que les djihadistes y retenaient plusieurs centaines de milliers de civils en orage, qu’ils tiraient sur le reste de la ville à partir de positions évidemment installées au milieu même des écoles et des hôpitaux, d’où l’impossibilité de les réduire sans frapper les civils, que l’on découvrirait certainement a posteriori des charniers de dizaines de personnes assassinées d’une balle dans la tête[2], que le djihadisme est notre véritable ennemi, que sans Poutine, il serait au pouvoir dans ce pays, avec une menace très forte et concrète pour toute la sous-région et pour nous-mêmes, de tout cela, rien ou presque.

Et qu’on ne dise pas que les journalistes n’en savaient rien : il n’était que trop facile d’obtenir la vérité auprès de témoins fiables sur place[3], et d’expliquer les choses avec un peu de complexité. Et puis, on savait que ce sont les méthodes habituelles de ces combattants, qu’ils fassent partie de Daech ou de l’opposition islamiste à Bachar, Front Al-Nosra ou autres, puisque les prétendus « opposants modérés » n’ont jamais existé ou presque. Cette hémiplégie de l’information était tellement choquante qu’Yves Calvi s’est cru obligé d’invité le spécialiste Eric Denécé[4], pour dénoncer la falsification de la vérité par nos médias.

A cela s’est ajoutée la pathétique tentative de Barak Obama et de son suiveur François Hollande pour faire condamner in fine la Russie au Conseil de Sécurité, alors qu’ils savaient qu’ils n’avaient aucune chance de l’obtenir, et qu’étant eux-mêmes en fin de mandat, ce combat d’arrière-garde n’avait même pas l’intérêt d’une « posture » de politique interne à destination de leurs électeurs, objectif en général recherché dans ce genre de cas. Non, cela ne pouvait provenir que d’une attaque a posteriori, donc parfaitement inutile, ou bien d’une dernière tentative auto-justificatrice[5], deux méthodes plus humiliantes pour eux que pour leur adversaire, puisqu’ils mettaient ainsi en scène leur impuissance, dans un monde international régi par les froids calculs et les rapports de forces, où on ne fait jamais rien sans une recherche de gain, et où on n’hésite jamais à pactiser avec un ennemi[6] pour en abattre un autre plus dangereux.

Aujourd’hui, la vérité sort du mensonge, les choses sont claires : malgré les derniers jappements, « la caravane passe ». Bachar et Poutine ont gagné la bataille et sans doute la guerre de Syrie. Les choses se reconfigurent déjà, de façon logique : la Russie va consolider son emprise sur son allié, elle va y implanter d’autres bases militaires, plus importantes[7], elle va en faire un protectorat. Parallèlement, avec la conférence d’Astana[8], elle ouvre la voie vers une solution politique. Dans les mois qui viennent, les Etats grands et petits de la région, Turquie, Iran, Egypte et Arabie Saoudite compris, et même Israël, viendront à Moscou pour y assurer le Président Poutine de leur « fidèle amitié », et solliciter sa protection ou sa neutralité. La Russie signera des accords, elle imposera à la région ses standards militaires et ses choix économiques, en matière pétrolière et gazière en particulier. Vae victis[9] : comme dans toutes les guerres, les « droits-de-l’homme » et le « wishful thinking[10] » des faibles se fracasseront contre la réalité du terrain et la victoire des forts. L’Europe et les USA joueront les supplétifs. Ils sont probablement sortis du « jeu » proche-oriental pour longtemps. Une catastrophe diplomatique et stratégique pour l’occident.

Pourquoi, alors, avoir poursuivi, contre vents et marées, cette politique stupide, contre-productive et autiste, alors qu’il était clair, depuis le début du conflit, que la Russie n’abandonnerait jamais son allié, avec qui elle avait des liens militaires immémoriaux[11], et que pour cette raison, elle n’hésiterait pas même à l’envoi de troupes au sol, ce que les occidentaux n’étaient pas prêts à faire ?

Paranoïa anti-Poutine : Les vraies raisons

En réalité, cette aversion extrême, cette haine même, pour le Président russe, de la part d’une certaine presse mainstream[12], des dirigeants et intellectuels bien-pensants occidentaux, va bien au-delà de la réserve que peuvent susciter son style slave assez « viril[13] », ses choix ou sa pratique politique[14], ou même de la légitime prudence qu’il nous faut avoir vis-à-vis d’un grand et puissant voisin. Après tout, on n’a visiblement pas eu la même grille de lecture autrefois, lorsqu’il s’est agi de valider, immédiatement et sans aucune critique, la prise de pouvoir en Ukraine des révoltés de la Place Maïdan, avec leurs alliés néo-nazis[15], deux jours pourtant après l’accord politique conclu par l’opposition avec le Président Ianoukovitch. De même, aujourd’hui, au moment même où l’on crie au « crime contre l’humanité » à Alep, on n’a pas l’air de considérer avec la même gravité le fait que l’Arabie Saoudite, dans le même temps, écrase le Yemen et ses populations sous des milliers de bombes…

Non, cette aversion pour le président russe, a d’autres causes que simplement la logique géopolitique ou les droits de l’homme. En réalité, elle s’enracine dans une divergence fondamentale entre deux philosophies politiques et sociétales : d’un côté, à l’est, le classicisme nationaliste et conservateur : la croyance dans la prééminence d’une civilisation millénaire[16], dans l’existence d’une nation, dans la nécessité d’un Etat fort dont la mission principale consiste à protéger les acquis civilisationnels, les populations et les intérêts de cette nation. De l’autre, à l’ouest, le progressisme, libéral, libertaire et multiculturaliste[17] : la croyance dans les bienfaits d’une vision multiculturelle et globale du monde, où toute notion de civilisation, d’Etat ou de frontière soit bannie. D’un côté, chacun maître chez soi, avec des accords et des traités, ce qu’Edgar Faure appelait « l’indépendance dans l’interdépendance[18] ». De l’autre, une « gouvernance » mondiale, sur la base de structures supra étatiques au juridisme de plus en plus contraignant, et du « soft power » d’ONG et de personnes très influentes, très bien mises en scène médiatiquement, imposant une forme de pensée spécifique, hégémonique, sous peine d’attaques ad hominem, de harcèlement, de mises à l’index, d’isolements et de sanctions. Des méthodes de type révolutionnaire, issues de la contre-culture américaine des années 60 et de Mai 68, inspirées du stalinisme ou du maoïsme.

Au-delà des styles, de la géopolitique, de l’Ukraine et de la Syrie, c’est là qu’est la véritable guerre. Poutine refuse la conception progressiste hégémonique occidentale[19], il tient avant tout à la conception classique de l’Etat et de la nation, et à son indépendance. Il est, sur ce plan, très largement approuvé par sa population. C’est pour cette raison, en réalité, que rien ne doit lui être pardonné, qu’il doit être critiqué sans analyses objectives complexes et sans merci, humilié bien au-delà du raisonnable[20], isolé, économiquement et politiquement, et si possible abattu.

Donald Trump et l’économie

Dans un autre ordre d’idée, la victoire à la présidentielle américaine de Donald Trump, le candidat de la « rust belt[21] », contre Mme Clinton, la candidate de l’establishment, des grandes banques, et de « l’ouverture au monde », a pris de court tous les analystes. Mais alors que l’on s’attendait à un écroulement des bourses américaines, inexplicablement, elles ne cessent de monter. Comme si l’on s’était enfin aperçu que le déficit commercial permanent avec la Chine, qui sacrifiait sur l’autel du libre-échange l’industrie et la classe moyenne du pays, et ne profitait en réalité qu’à quelques secteurs, et en particulier aux grandes entreprises américaines mondialisées, préférant enrichir leurs sous-traitants chinois et appauvrir leurs propres concitoyens, avait à la longue quelque chose de malsain. Là aussi, on semble revenus à une conception plus « classique » des choses[22] : un Etat doit d’abord représenter et défendre ses concitoyens, et pas seulement les plus riches, le métier des banques doit être, d’abord, de financer le développement de leur pays, et pas seulement de spéculer[23] avec les énormes masses de capitaux qui ne trouvent plus de débouchés dans une économie réelle et une consommation nationale dévaluées. C’est cela que Trump a mis en lumière, c’est pour cela qu’il a gagné, et à ce titre, la mise en scène, dès sa victoire, de sa conversation téléphonique avec la présidente de Taïwan[24] était la manière parfaite de « désigner l’ennemi » économique chinois, et d’envoyer à ses électeurs le signal comme quoi « je vous défendrai ». Là aussi, les partisans, libéraux et progressistes, de « l’ouverture des frontières » à tout-va ont été mis en défaut. Et ne parlons même pas du Brexit, du référendum italien, ou de l’explosion en plein vol du « favori de la primaire » Alain Juppé, le candidat qui avait fait du progressisme son credo.

 

« Les liens entre l’immigration sauvage et le terrorisme ne sont pas avérés »…

Enfin, le troisième élément de réflexion, plus récent encore, est l’attentat au camion-bélier, perpétré le 19 Décembre dernier par un terroriste tunisien contre les badauds du marché de Noël de Berlin. D’une façon incroyable, dès l’arrestation du premier suspect, un réfugié pakistanais, de « belles âmes » intellectuelles françaises se précipitaient sur les plateaux TV et radio pour affirmer que cette attaque n’avait « rien à voir » avec la politique d’accueil des réfugiés, et que le véritable danger serait de remettre celle-ci en cause, prélude certain au retour des « heures les plus sombres de notre histoire ». En d’autres termes, alors qu’il y avait eu 12 morts et 56 blessés, que tant le premier suspect que le tueur final étaient des réfugiés, et que pour nos ennemis islamistes, l’utilisation de ce flot incontrôlé pour nous infiltrer est, nous le savons, une stratégie majeure, au mépris de tout bon sens, la poursuite de l’ouverture sauvage des frontières devrait être parfaitement inoffensive. Si tous les réfugiés évidemment ne sont pas des terroristes, est-ce qu’il n’est pas logique de penser que le fait de « fermer cette porte », même momentanément, fait partie de la plus légitime des prudences ? Comment, les cadavres des victimes étant encore chauds, pouvait-on avoir l’indécence de défendre une telle position ? Où sont donc nos intérêts ? Jusqu’où peuvent aller la cécité, et l’affirmation idéologique, jusqu’aux limites de l’absurde, de la philosophie multi-culturaliste ?

Le village de carton des progressistes

Partout, sur tous les fronts, à travers divers avatars, politique internationale, économie mondiale, accords de libre-échange, politique douanière, gouvernance de l’Europe, lutte ou au contraire abdication face à l’islamisme militaire ou politique, maîtrise ou non de l’immigration, et même problématiques climatiques, en réalité, c’est la guerre entre ces deux conceptions du monde qui fait rage. Après cinquante ans de « déconstruction » de plus en plus frénétique, de règne presque sans partage du libéralisme et du progressisme[25], depuis peu, les anti-progressistes ont regagné du terrain. Qui aura le dessus ?

Dans la rue principale du village Potemkine mondial, les émules modernes de la grande Catherine, Obama, Merkel, Hollande et quelques autres, se promènent. A leur suite, leurs cours respectives, politiques, intellectuels, journalistes, belles âmes moralistes, stars des médias et du show-biz, riches banquiers, vivant des avantages que leur procure l’idéologie mondialiste[26] et des prébendes que ces pouvoirs leur octroient pour qu’ils en fassent l’éloge, s’extasient bruyamment, ou font semblant, en voyant les belles couleurs chatoyantes et les riches architectures des façades en carton-pâte : beauté ineffable de l’amour total entre les peuples, donc du libre-échange commercial, financier et multiculturel sans limites, caractère inoffensif de l’ouverture absolue des frontières ou encore de l’islam politique, sacralisation de la « diversité », haine des « petits blancs » autochtones, appauvris et humiliés[27], déconstruction de la famille, de la culture, de l’enracinement et de l’école, théorie du genre, falsification de l’histoire, négation des frontières, destruction progressive des Etats, détournement de l’Europe, etc…

Le problème, c’est que les peuples, eux, ne sont pas admis dans la belle rue principale du village mondial Potemkine. Ils sont dans les ruelles adjacentes, tortueuses, sales, boueuses et tristes. Ils voient l’envers du décor, et le côté hideux du carton-pâte : pauvreté, misère, déculturation, chômage, précarité et mépris. Ils ont même été réquisitionnés, souvent, pour porter les façades. Aujourd’hui, ils en ont plus qu’assez de la mascarade.

Le spectacle est pathétique : tout sourires, les élites nous promettent la « mondialisation heureuse ». Ils s’agitent, ils chantent, toujours plus fort, le catéchisme mondialiste, et l’avènement pour bientôt du paradis sur terre, alors même que, l’une après l’autre, les façades de carton du village mondial sont en train de tomber. La guerre idéologique va durer, mais le mensonge n’en a plus pour longtemps : ces élites mondialistes ne veulent ni le bien des peuples, ni leur liberté, ni la paix mondiale. Ils veulent le pouvoir, un pouvoir mondial et hégémonique, et rien de plus. Et nous, nous ne voulons pas de leur domination. Au moins, sur ce point, les choses seront claires.

 

[1] Et que la configuration est la même à Mossoul, où les solutions sont les mêmes…

[2] Ce qui s’est produit.

[3] Comme par exemple le jeune humanitaire Pierre Le Corf

[4] Directeur du CF2R. Interview du 21 Décembre sur LCI

[5] Un autre objectif, nous l’avons vu par la suite, pouvait être poursuivi par l’administration Obama : mettre Trump en difficulté par rapport à ses velléités futures de « réconciliation » avec la Russie.

[6] N’est-ce pas, Staline ?

[7] C’est déjà commencé

[8] Prévue le 23 Janvier. Les USA y ont été invités.

[9] « Malheur aux vaincus » : phrase prononcée par le chef gaulois Brennus, qui avait vaincu Rome.

[10] Les vœux pieux.

[11] La base navale de Tartous, point d’ancrage de son influence en méditerranée. C’est sans doute une cause fort importante de la tentative de déstabilisation de Bachar par les USA et l’occident, puisque la perte d’influence de la Russie dans la région, en cas de réussite de ce projet, aurait été irrémédiable. Il y a aussi la raison gazière : deux projets en effet se font concurrence en méditerranée, le projet américain Nabucco et le projet russe South Stream. Or le Qatar, qui possède les plus grandes réserves de gaz du monde, a voulu, avec l’accord des américains, se raccorder au projet Nabucco. Cette branche devant passer par la Syrie, ses promoteurs ont demandé l’accord de Bachar El Assad, qui l’a refusé évidemment, sous l’injonction des russes, en 2010. Dès lors, il devenait, pour les américains et leurs alliés, l’homme à abattre… Cf « Notre sang vaut moins cher que leur pétrole », Jean-Frédéric Poisson, Editions du Rocher, 2016.

 

[12] Le courant de pensée dominant

[13] Aux antipodes des styles politiques occidentaux, mais qui plaît aux russes

[14] Puisqu’on ne s’émeut guère de pratiques politiques similaires dans de nombreux autres pays…

[15] Le parti Svoboda

[16] Aux racines chrétiennes.

[17] Cf « Le multiculturalisme comme religion politique », Mathieu Bock-Côté, Editions du Cerf, 2016

[18] Discours d’Edgar Faure lors de la visite du roi du Maroc Mohamed V, en Avril 1956.

[19] Et son peuple aussi, visiblement, vu son exceptionnelle popularité, malgré les sanctions occidentales.

[20] En politique, humilier un grand et puissant voisin est en général la dernière des choses que l’on cherche à faire…

[21] La « ceinture de rouille », la région désindustrialisée des USA, autour des Grands Lacs.

[22] Le rapport préalable au nouveau Forum de Davos 2017, le Global Risks Report, qui se tient DU 17 au 20 Janvier, conclut qu’« une réforme du capitalisme de marché doit être envisagée au plus vite ». Pourquoi ce bon sens a-t-il autant tardé ?

[23] Ce que l’on appelle « l’économie-casino ».

[24] Episode préparé de longue date, certainement.

[25] Avec le résultat aujourd’hui que l’on sait :

  • désindustrialisation, appauvrissement des classes moyennes (cf « La France périphérique», Christophe Guilluy, Flammarion, 2014),
  • guerre culturelle et même « culturicide » (cf « France-Islam, le choc des préjugés», Malik Bezouh, Plon, 2016),
  • montée de l’islam politique (cf « La guerre civile qui vient», Ivan Rioufol, Editions PG de Roux, 2016, ou encore « Les cloches sonneront-elles encore demain », Philippe de Villiers, Albin Michel, 2016),
  • terrorisme islamique,
  • guerres au Proche-Orient et dans bien d’autres pays

[26] Ceux que Jacques Attali nomme « l’hyper classe ».

[27] Ceux qui vivent le « multiculturalisme à 1000 Euros par mois », selon l’expression du géographe Christophe Guilluy

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