Pourquoi la Turquie ne peut pas devenir membre de l’Union européenne

Douze ans plus tard, au vu de l’évolution, et de la Turquie, et du Proche Orient en guerre, on doit se dire que, décidément, il valait mieux qu’elle ne fût pas entrée dans l’UE. Et cet article, publié dans le n° 29 de la revue Liberté politique en avril 2005 faisait le tour d’une problématique toujours actuelle.

François de Lacoste Lareymondie

Dans quelques semaines, le Conseil Européen va se prononcer sur l’ouverture de négociations d’adhésion avec la Turquie. Cette perspective pose une question de principe qui n’a jamais été tranchée mais doit impérativement l’être à présent. Il ne suffit pas de se référer au traité d’association conclu entre la CEE et la Turquie en 1963 pour considérer que l’affaire est entendue : le marché commun s’esquissait à peine dans sa composante économique et le projet européen n’avait pas encore revêtu les dimensions et les ambitions politiques qu’il a aujourd’hui acquises. Quel que soit le lieu de ce débat, au parlement ou au cours d’une campagne référendaire1, on ne peut pas imaginer qu’il soit repoussé au terme des négociations, qu’il ne soit pas public et argumenté, enfin qu’il ne se conclue pas par une décision. La loyauté et l’honnêteté exigent en effet que la question de principe soit tranchée avant qu’on n’en règle les modalités d’application.

L’enjeu politique n’est-il pas plus critique et plus profond que ne le fut le premier élargissement, dont ont bénéficié la Grande-Bretagne, l’Irlande et le Danemark en 1972 ? Quoiqu’il fût alors circonscrit à l’entrée dans la Communauté Economique Européenne de pays proches, le gouvernement français n’a pas voulu franchir ce pas décisif pour l’avenir de l’Europe sans consulter les Français par referendum. Que celui-ci ait pris place au terme des négociations d’adhésion ne soulevait pas à l’époque les mêmes objections qu’aujourd’hui : ces négociations avaient été beaucoup plus courtes, avaient porté sur un « acquis communautaire » incomparablement plus réduit, et n’avaient pas vu leur issue préemptée par les négociateurs. Toutes caractéristiques aujourd’hui inversées et qui justifient que la décision de principe soit préalable aux négociations.

Inversement, procéder comme à l’accoutumée et attendre le terme d’un processus qui durera de longues années reviendrait soit à placer celui-ci sous la menace permanente d’une épée de Damoclès, soit à vider le débat lui-même de toute portée pour le réduire à une simple formalité terminale. La première branche de l’alternative est évidemment inacceptable par les Turcs, et la seconde par les Européens. Quant à l’artifice de procédure imaginé par la Commission dans le rapport qu’elle vient de transmettre au Conseil Européen, inacceptable, il l’est par les uns et les autres : parsemer la négociation de conditions jamais complètement levées, d’embûches procédurales et de menaces voilées de suspension, exprime moins le réalisme politique que la lâcheté devant une vérité d’autant plus difficile à assumer qu’elle a été longtemps escamotée.

Car l’examen de la question débouche inévitablement sur l’interrogation déjà apparue lors de l’élaboration du Traité Constitutionnel : quelle est l’identité constitutive de l’Europe et comment s’exprime-t-elle ? Il est donc certain que si le débat de principe sur l’adhésion de la Turquie n’a pas lieu maintenant, son occultation pèsera lourdement sur celui qui précèdera la ratification du projet de constitution.

Le bon fonctionnement de la démocratie et le respect des droits de l’homme ne suffisent pas à qualifier la Turquie

Nul ne conteste les réels progrès que ce pays a enregistrés en la matière depuis plusieurs années, quoique beaucoup revêtent un caractère plus formel que substantiel. Mais bien d’autres pays à travers le monde ont accompli les mêmes : ils n’ont pas vocation pour autant à rejoindre l’Union Européenne. Si ces critères ont suffit à qualifier les candidatures précédentes c’est que précisément l’appartenance à l’Europe des pays balkaniques ou de ceux qui sont issus du démembrement de l’ex-URSS ne faisait aucun doute : leur adhésion à l’Union Européenne participait de la réunification de notre continent divisé par la guerre et l’histoire. Tel n’est à l’évidence pas le cas de la Turquie. Qu’elle soit par ailleurs déjà membre du Conseil de l’Europe2 ne permet pas davantage de surmonter la difficulté : d’autres pays non-européens la côtoient dans cette organisation spécifique dédiée à la protection des droits de l’homme sans que leur candidature à l’Union Européenne soit cependant envisagée un seul instant.

Les avantages économiques d’une telle adhésion seraient modestes et à sens unique, tout simplement parce que l’essentiel est déjà fait

Le traité d’association avec la CEE dont jouit la Turquie a déployé tous ses effets puisqu’il a débouché sur une union douanière réalisée depuis 1995. N’échappent à son domaine que les produits agricoles qui bénéficient néanmoins d’un régime préférentiel, la libre circulation des travailleurs qui fait aussi l’objet de protocoles particuliers avec les problèmes que pose d’ores et déjà la présence de plus de 2 millions et demi de turcs en Europe Occidentale, la liberté d’établissement et la liberté de prestation de services qui sont en cours de réalisation graduelle, enfin l’accès réciproque aux marchés publics. Rien de décisif. La stabilisation et la convertibilité de la livre turque, ainsi que la réduction du déficit budgétaire et de la dette publique sont en bonne voie, dans le cadre des programmes du FMI imposés en contrepartie du sauvetage opéré à la fin de 2001. L’ouverture à l’économie de marché est à peu près complètement réalisée et le dynamisme des entreprises n’est plus à démontrer. Preuve s’il en était besoin que l’adhésion n’en était pas la condition nécessaire, même si sa perspective y a aidé.

Qu’attendre de plus d’une adhésion pleine et entière sur le plan économique, sinon le démantèlement des pratiques restrictives d’origine bureaucratique encore en vigueur, et surtout l’émargement coûteux aux budgets communautaires (on parle de plus de 20 milliards d’euros au titre des seules politiques agricoles et structurelles) alors que l’Union ne parvient même pas à servir les nouveaux pays membres à hauteur de leurs demandes ni à boucler le programme budgétaire de la prochaine décennie. La Commission en a tiré argument pour repousser l’échéance à 2015. Mais connaissant les contraintes de l’exercice et les palinodies auxquelles il donne habituellement lieu, il est certain que l’on n’y parviendra pas davantage dans dix ans. Bien que les milieux d’affaires s’en tiennent à ce seul point de vue économique, et que le gouvernement turc en fasse volontiers le cœur de son plaidoyer, l’enjeu principal d’une adhésion réside moins dans la finalisation de ces « acquis communautaire », qu’au niveau politique dans la participation aux institutions européennes, à la politique étrangère et de sécurité commune, et aux implications sociales et culturelles de l’Union.

Ses relations avec l’Europe n’ont jamais été d’appartenance mais souvent de conflit

Oui, l’Empire Ottoman a étendu son pouvoir sur une bonne partie de l’Europe orientale et méridionale pendant plusieurs siècles : non pour s’européaniser, mais en tant que colonisateur pour l’islamiser et mettre au service de sa puissance méditerranéenne des populations asservies et exploitées. Leur émancipation n’est pas si vieille qu’il faille l’oublier et prendre ainsi leur histoire à revers : elle s’est terminée seulement en 1923, avec le traité de Lausanne, et s’est accompagnée de déplacements massifs de populations. Que reste-t-il aujourd’hui de la présence hellénique et de la civilisation byzantine en Asie Mineure ? Rien, sinon des ruines : la Turquie moderne a systématiquement achevé ce que l’Empire Ottoman avait commencé pour en effacer toute expression vivante.

Ne méprisons pas l’acquis positif que constituent la réconciliation et la normalisation progressive des relations avec la Grèce : s’il est souhaitable qu’elles deviennent durables, n’est-ce pas la moindre des obligations entre deux pays qui aspirent à la paix ? Préjugent-elles néanmoins d’autre chose que d’un voisinage normal ?

Au demeurant, une blessure de ce passé conflictuel demeure grande ouverte, à Chypre. Résumons la situation extravagante qui se dessine en l’état actuel du dossier :

  • l’armée turque occupe en toute illégalité le quart Nord de l’île de Chypre, pays membre de l’Union Européenne, depuis 1971 ;

  • la Turquie y a installé et soutient un gouvernement fantoche qui, à l’inverse, n’est reconnu par aucun autre Etat au monde ;

  • le tout après y avoir introduit plus de cent mille colons anatoliens en remplacement de la population grecque exilée.

Depuis plus de trente ans donc, l’île de Chypre est divisée par une « ligne verte » qui traverse Nicosie de façon presque aussi étanche que Berlin l’était naguère par le « rideau de fer », et sur laquelle campe une force d’interposition sous mandat de l’ONU. Or ni de près ni de loin, le gouvernement turc n’a pris d’engagement à cet égard ni n’en a annoncé, bien au contraire, comme en témoigne un article précis du nouveau code pénal turc. La réforme de ce code, soi-disant destinée à aligner la Turquie sur les standards européens, a soulevé une polémique à propos d’une tentative avortée de pénalisation de l’adultère ; mais le nouveau texte contient aussi une incrimination à l’encontre des « activités dirigées contre les intérêts nationaux fondamentaux », qui vise notamment les contestataires de l’occupation militaire de Chypre si l’on en croit les termes de l’exposé des motifs retenus par la commission parlementaire rédactrice du texte ! Et comble d’hypocrisie, le rapport de la Commission Européenne préconisant l’ouverture des négociations d’adhésion n’en souffle mot, s’abritant derrière de vagues propos d’apparence accommodante tenus par l’actuel gouvernement turc, et se défaussant sur la mission de bons offices confiée à l’ONU dont on sait l’impuissance et la partialité3.

L’identité géographique et stratégique de la Turquie reste fondamentalement étrangère à l’Europe

La première réalité massive et impossible à gommer, ce sont les 95% du territoire situés à l’Est du Bosphore dans ce qui s’appelle précisément et depuis toujours l’Asie Mineure. Quand Mustapha Kemal a choisi sa capitale, il a délaissé Istanbul l’européenne pour Ankara l’anatolienne. Aucun retour en arrière n’est aujourd’hui envisagé parce que le centre de gravité de la Turquie demeure en Orient.

La seconde réalité tient aux relations difficiles que la Turquie entretient avec le monde arabe, auquel elle n’appartient pas, qui ont été et demeurent marquées par le même antagonisme et avec les mêmes séquelles. C’est sur les décombres de l’Empire Ottoman qu’ont été érigés les Etats arabes du Proche-Orient au terme de longues révoltes attisées par les armées britanniques au cours des premières décennies du XX° siècle4. En a notamment résulté la division du peuple kurde entre trois Etats5 et la répression à laquelle celui-ci est constamment soumis, motivée par l’irrédentisme dont il est suspecté. Certes l’état d’urgence a été levé dans les provinces orientales et leurs populations autorisées à revenir sur leurs terres. Mais au-delà de quelques exemples symboliques à usage strictement externe, la réalité est tout autre, faite d’entraves, de brimades, voire de violences, le gouvernement d’Ankara voulant à tout prix empêcher la communauté kurde de se reconstituer et de s’exprimer. A telle enseigne que les partis politiques qui la représentent ont été purement et simplement écartés des dernières élections et demeurent en pratique interdits. On n’oubliera pas non plus, parmi lesdites séquelles, le partenariat stratégique et militaire que la Turquie entretient de longue date avec Israël dans un jeu complexe de prises à revers.

Le récent conflit irakien a de nouveau souligné la très forte implication des autorités turques dans les affaires régionales. Souvenons-nous des vives réticences exprimées à deux reprises par la majorité islamiste du parlement à l’encontre de l’usage des bases anatoliennes par l’armée américaine pour attaquer l’Irak ; puis de l’imposant déploiement de forces turques sur la frontière irakienne et de leurs incursions dans le Kurdistan irakien ; enfin de la revendication réitérée par le gouvernement turc d’un droit de regard sur l’avenir de la région de Mossoul et ses réserves pétrolières. Veut-on pousser les frontières de l’Union Européenne jusqu’au cœur du Proche-Orient et l’impliquer directement dans ses conflits ? Ce serait une grande imprudence !

Que dire du déséquilibre géostratégique susceptible d’être introduit dans cette région à l’encontre de la Russie ? Celle-ci a toujours veillé à ne pas se laisser encercler par le sud, d’une part pour se ménager un accès libre aux mers chaudes via les détroits du Bosphore et des Dardanelles, d’autre part pour prévenir toute ingérence perturbatrice d’un voisin méridional trop puissant dans ses provinces musulmanes. Comment interpréterait-elle une adhésion de la Turquie, surtout si l’Union Européenne entendait donner corps à une politique étrangère et de sécurité commune à l’échelle de sa nouvelle aire d’influence ? Probablement pas comme un acte amical, mais plutôt comme la menace à terme d’une intervention dans les affaires caucasiennes où la Turquie n’a pas renoncé à s’impliquer. A-t-on prêté attention au fait que, malgré un certain apaisement des tensions locales et un début de contacts, ses frontières avec la Georgie et l’Arménie demeurent fermées, et que l’existence de ces deux pays n’est toujours pas reconnue par Ankara6 ? Les raisons qui avaient justifié la participation de la Turquie à l’OTAN ont disparu depuis 15 ans. Voulons-nous donc ressusciter, à un terme indéterminé mais assuré, un facteur de tension dont la région n’a pas besoin ?

De fait, les gouvernements turcs, quels qu’ils soient, ne se sont jamais départis d’une stratégie nationaliste et impériale fondée sur la puissance militaire dont l’entrée dans la modernité apparaissait comme le vecteur le plus efficace, et qui fut le principal moteur de la révolution kémaliste après l’effondrement d’un Empire Ottoman qui figurait parmi les vaincus de la 1° guerre mondiale.

Trop de contradictions irréductibles

Pour aller au fond des choses, trop de contradictions irréductibles demeurent entre ce qu’est la société turque et les valeurs auxquelles nous référons, que ces valeurs soient ou non explicitement mentionnées dans le préambule du projet de Traité Constitutionnel. Entériner ces contradictions par une adhésion confèrerait à ce pays un statut d’exception tout à fait préoccupant qui menacerait la substance même de notre propre héritage.

La laïcité

La laïcité dont on crédite les institutions et l’Etat turcs n’a rien à voir avec celle que nous pratiquons en Europe, au-delà de la similitude des mots. Elle a été instituée en même temps que la république non pour séparer l’Etat de l’islam sunnite pratiqué par l’immense majorité de la population, mais pour créer, sous la tutelle étroite de cet Etat, un islam exclusif, « turquisé » et instrumentalisé par des moyens juridiques et administratifs puissants qui sont toujours à l’œuvre : c’est un service administratif et politique dépendant du Premier ministre, la direction des affaires religieuses, qui contrôle tous les lieux de culte, nomme et révoque les imams, surveille leur formation, supervise les prêches du vendredi, les ouvrages religieux et les manuels de morale. Anticléricale, pour transposer analogiquement un terme qui nous est familier, la laïcité kémaliste n’était cependant pas anti-religieuse puisque l’islam a gardé toute sa place en tant qu’élément structurant de la culture et de la société, jusqu’à faire figurer son symbole au centre du drapeau national. Coïncidence troublante, au moment où le conseil européen arrêtait les termes du projet de Traité Constitutionnel, en juin dernier, la Turquie accueillait chez elle une réunion de l’Organisation de la Conférence Islamique. Ce laïcisme de combat, imposé par la force à une religion qui ne conçoit pas la sécularisation, fut délibérément conçu comme un instrument d’identification nationale, par conséquent dirigé contre l’islam pan-arabe, et placé sous la vigilance sourcilleuse de l’armée : d’où le conflit qui s’infiltre aujourd’hui dans la vie politique turque entre celle-ci et des mouvements islamiques en plein essor, et qui explique une bonne part de ses soubresauts récents. Veut-on réellement réimporter ce modèle en Europe alors qu’il n’y a plus cours depuis longtemps, voire être un jour contraint de prendre parti entre le laïcisme militaire et l’islamisme militant ?

La liberté religieuse n’est donc pas assurée. Les religions non musulmanes n’ont le droit ni de laisser officier des ministres du culte qui ne soient pas turcs, ni de les former sur place : le dernier séminaire du patriarcat de Constantinople qui était resté ouvert après la révolution kémaliste, celui d’HAIKI, a été fermé de force en 1971 et le demeure. Il est toujours impossible, en pratique, d’y construire et d’y posséder un lieu de culte non-musulman ; et les propriétés confisquées n’ont pas été rendues à leurs propriétaires. Les communautés non musulmanes enfin se voient encore refuser un statut juridique qui leur permettrait tout simplement d’exister officiellement. Ces restrictions contredisent objectivement les droits et garanties inhérents à la société européenne ; mais aucun gouvernement turc, quelle qu’en soit la couleur, n’envisage de les lever complètement dans la mesure où les principes fondateurs de la république et l’identité voulue de la société s’y opposent.

L’armée turque

La démilitarisation de l’appareil étatique, entreprise par le parti AKP au pouvoir autant pour desserrer une étreinte dont il avait lui-même souffert que pour satisfaire les exigences européennes qui l’arrangeaient opportunément, reste largement de façade. Certes, le rôle des militaires au sein du conseil national de sécurité a été réduit pour partie ; mais cet organe d’exception continue de fonctionner comme un gouvernement de l’ombre. L’armée vit en vase clos, hors contrôle gouvernemental, avec une autonomie inimaginable en Europe. Ses chefs enfin n’hésitent pas à peser de tout leur poids sur les orientations politiques du pays dès qu’ils estiment que l’héritage fondateur du régime est en jeu. La dernière éviction d’un Premier ministre prononcée par l’armée date de 1997, ce qui n’est pas vieux ; quant à l’ingérence stratégique, elle s’est manifestée lourdement à l’occasion du conflit irakien en faveur de l’intervention américaine, et lors de la tentative de règlement de l’affaire chypriote pour interdire tout désengagement.

La Turquie enfin, ce ne sont pas uniquement les 70 millions d’habitants recensés sur le territoire : tous les turcophones d’Asie centrale ont vocation à acquérir la citoyenneté turque sur simple demande, pour la bonne raison qu’ils forment une communauté qui partage la même histoire, la même langue, la même culture et par conséquent la même identité, communauté dont la Turquie revendique et assume le leadership. A travers l’adhésion de leur mère-patrie, ce sont en réalité 200 millions de turcs qui pourraient se présenter à nos portes. Comment ne pas y reconnaître une réalité qui transcende les contingences politiques d’un Orient décidément compliqué, réalité d’une identité dont la substance et l’extension sont incontestables ? Comment a contrario nous y reconnaître, et reconnaître à cet ensemble une vocation européenne ?

La Turquie n’est pas européenne

En d’autres termes, la Turquie est turque, asiatique et orientale par toutes ses fibres, mais certainement pas européenne. Peut-on envisager qu’un pays aussi éloigné de nos valeurs et de nos références, avec qui nous entretenons des relations de voisinage étroit et désormais pacifique, change de statut et devienne l’un des habitants de la maison commune ? De deux choses l’une :

  • soit la Turquie adhère à l‘Union Européenne sans renoncer à aucune de ses spécificités, et c’est en notre propre sein que nous importons le conflit de civilisation tant redouté ;

  • soit l’adhésion entraîne une dilution de chacun dans un ensemble réduit au plus petit dénominateur commun, mais c’est au prix du renoncement de ce qui fait l’ambition propre de l’Europe.

Alternative lourde d’implications !

Dans la première hypothèse, il ne s’agirait pas seulement de prendre acte de l’accès de la Turquie à la modernité et de sa réussite économique, mais de reconnaître à son modèle politique, culturel et social un caractère acceptable et par conséquent imitable au sein de la construction européenne en cours. Or l’Europe n’a pas encore complètement assumé sa propre identité : partagée entre plusieurs langues, plusieurs expressions religieuses, plusieurs traditions politiques, des intérêts géopolitiques divergents et des histoires conflictuelles, il lui reste un long chemin à parcourir avant de les assumer complètement, chemin qui serait singulièrement compliqué. D’autre part, confrontée au problème difficile de l’intégration de ses propres communautés immigrées, quelles soient musulmanes ou non d’ailleurs, comment y parviendrait-elle si celles-ci peuvent se référer à un modèle exogène et réclamer pour leur propre compte de se voir appliquer, en vertu des principes de non-discrimination et d’égalité de traitement, un statut, des normes, un droit, identiques à ceux qui prévalent en Turquie ? Comment l’Union Européenne pourrait-elle s’opposer également à ce que la Turquie revendique et obtienne en son sein le rôle de référent islamique, et qu’elle ne soumette à son autorité, notamment sur le plan religieux mais avec ce qu’il induit sur le plan social ou culturel, les musulmans qui s’y trouvent ? Ayons conscience que l’un des fondements des sociétés européennes, à savoir l’unicité du statut des personnes vivant sur un même territoire quelles que soient leur origine et leur religion, serait gravement menacé et qu’en revanche le communautarisme aurait de beaux jours devant lui !

Dans la seconde hypothèse, à l’inverse, il faudrait exiger de tous les pays européens qu’ils renoncent aux ambitions qu’ils ont affichées en tentant de se donner une constitution, notamment à celles qui ont trait à l’édification d’institutions quasi fédérales, à la politique étrangère et de sécurité communes, et à l’affirmation d’un héritage fondateur et de valeurs partagées trouvant leurs racines dans un patrimoine commun, pour ne plus conserver qu’une zone de libre-échange et un appareil bureaucratique qui s’acharne à gommer toute différence politique, culturelle et sociale.

D’un côté comme de l’autre, l’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne introduirait une rupture, tant politique que géostratégique, qui en ferait un facteur majeur de déstabilisation que nul ne pourrait maîtriser. C’est donc bien la paix qui est en jeu !

Faire de la Turquie un pont entre l’Orient et l’Occident ?

Soit, mais à condition de ne pas se leurrer. La Turquie n’est pas reconnue dans ce rôle par la plupart des pays arabes. Pour qu’elle le devienne, mieux vaudrait certainement qu’elle ne s’arrime pas à une construction qui la disqualifierait définitivement à leurs yeux, mais plutôt qu’elle poursuive sur la voie étroite où elle s’est engagée, celle d’une modernité originale, différente de la nôtre certes, mais qui préserve sa propre identité, sans bouleverser des équilibres qui demeurent fragiles. Il ne s’agit donc pas de repousser la Turquie au seul motif qu’elle est différente ni de décourager ses efforts, mais bien plutôt d’explorer et d’approfondir avec elle la voie ouverte par le statut d’association. Les acquis économiques demeurant saufs, l’intégration dans le marché commun étant en voie d’accomplissement, la perspective à ouvrir est celle de coopérations précises et adaptées à ses besoins, dans un schéma à construire qui aurait pour limite sa participation, impossible, aux institutions et aux politiques communes de l’Union telles que le projet de Traité Constitutionnel les prévoit ; elle serait néanmoins davantage porteuse d’exemplarité, notamment envers d’autres pays méditerranéens.

Notes

1 Objecter une impossibilité constitutionnelle à une consultation directe des Français sur le principe de l’adhésion turque par voie référendaire relève du faux-fuyant. Les gouvernements successifs n’ont pas été avares de révisions constitutionnelles au cours des dernières années : rien n’empêche donc de modifier rapidement l’article 11 de la constitution pour rendre cette consultation juridiquement possible, sinon l’absence de volonté politique.

2 On peut citer parmi les membres récemment admis dans cette organisation internationale, outre la Russie, l’Azerbaïdjan, l’Arménie et la Georgie, issus de l’ancien empire soviétique, et parmi les observateurs, les Etats-Unis, le Canada, le Mexique, le Japon et Israël ; tous Etats dont l’appartenance à l’Europe ne saute pas aux yeux.

3 L’incrimination mentionnée figure à l’article 306 du nouveau code pénal voté par le parlement turc le 26 septembre.

La partialité de l’ONU, sous l’influence des grandes puissances occidentales, s’est manifestée au printemps dernier dans le soi-disant compromis soumis à referendum au sein des deux communautés de l’île et qui entérinait purement et simplement l’état de fait pour de longues années en n’exigeant ni le retrait immédiat des troupes d’occupation ni le retour des populations grecques sur leurs terres : ce qui a permis d’en faire porter la responsabilité du rejet sur ces dernières au grand dam du gouvernement de Nicosie.

4 A titre anecdotique mais symptomatique je renvoie au souvenir de l’équipée de Lawrence d’Arabie, et plus sérieusement à l’histoire de la création des monarchies arabes en Irak, en Arabie et en Jordanie.

5 Principalement la Turquie, l’Ian et l’Irak : d’où l’interventionnisme turc dans les provinces Nord de ce dernier pays, et l’imbroglio politique et militaire entraîné par l’utilisation de l’opposition kurde au régime de Saddam Hussein à laquelle se sont livrés les Américains.

6 Cette question, à laquelle les évènements de Tchétchénie où sont impliquées des populations turcophones donnent un relief particulier, rejoint évidemment celle du génocide arménien et relève du même blocage dans la conscience et la politique turques. A telle enseigne qu’inciter à sa reconnaissance fait également tomber son auteur sous le coup des sanctions pénales précitées, pour les mêmes raisons.

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