République du Congo : renaissance en forêt

Carte du Congo BrazzavilleArticle paru sur LibertePolitique.com le 28 mai 2011

François Martin

Dans le Figaro du Lundi 23 Mai 2011, sous le titre « Denis Sassou-Nguesso : un sommet pour sauver la forêt tropicale », le Président de la République du Congo annonce et présente le Sommet qui réunira à Brazzaville, jusqu’au 3 Juin, les trois premiers bassins forestiers du monde, celui du Congo, du Bornéo-Mékong et de l’Amazonie. Et ceci, juste un an avant la Conférence de l’ONU sur le Développement Durable, qui aura lieu à Rio en Mai 2012, pour fêter les vingt ans du premier et mythique Sommet de la Terre de 1992.

Au journaliste qui l’interroge, Denis Sassou-Nguesso détaille les objectifs de ce sommet de Brazzaville : créer un cadre général de coopération entre les gouvernements des 32 pays concernés (dont 11 pays du bassin du Congo), afin que « les expériences et les réussites des uns, dans ce domaine, soient connues des autres » et que cet accord, non contraignant, soit « un instrument d’action et de solidarité pour faire face aux enjeux du réchauffement climatique, aux exigences de gestion écologique des massifs respectifs et aux défis du développement durable ».

Peut-on réellement soupçonner le Président congolais, avec de tels invités et un tel calendrier, de vouloir faire uniquement un « effet de manche », une opération médiatique ? Et si c’était le cas, à destination de qui ? Certainement pas, en tout cas, à destination des populations locales, pour qui la sécurité, le développement et l’enrichissement sont certainement les priorités ; quant à la communauté internationale, elle a beaucoup d’autres choses à faire que de regarder le modeste Congo.

Si ce n’est pas « l’effet de manche » qui est recherché, quelle est la raison, de cet événement ? Ne doit-on pas la chercher, tout simplement, dans la réalité : le Congo se considère, et à juste titre, comme un acteur majeur de la question écologique et climatique. Il entend tenir, dans cette enceinte, pleinement sa place. C’est la marque d’une belle ambition, car le pays revient de loin.

Nation petite ou moyenne pour l’Afrique, avec « seulement » 345 000 km², relativement peu peuplé (moins de 4 Millions d’habitants), le Congo, pétrole oblige, a eu depuis son indépendance en 1960, une histoire politique chaotique, jalonnée de nombreux coups d’états, dont 4 réussis (en 1963, 1968, 1977, 1979), et surtout, en 1997, une guerre civile meurtrière, qui a ramené au pouvoir le dirigeant actuel. Avant celle-ci, pendant 5 ans, la gestion catastrophique du précédent dirigeant Pascal Lissouba, avait gagé durablement les revenus du pétrole et préparé la guerre civile, avec à la clef une tentative de « coup de force », pendant la campagne électorale de 1997, pour arrêter le candidat Sassou dans sa villa de Brazzaville (celui-ci s’en sortira de peu). Ensuite, Lissouba tentera, par un tour de passe-passe électoral (un peu comme en Côte d’Ivoire), de se maintenir au pouvoir. Sassou sortira vainqueur de ce bras de fer[1], avec l’appui de l’Angola, et mettra de nombreuses années à solder les comptes politiques et sociaux, et aussi ceux du pétrole.

Il est difficile de dire qu’après « la paix », le pays ait véritablement mis « les bouchées doubles » pour rattraper son retard [2]. Reconnaissons que ce n’était pas très facile. Après la guerre, l’armée était pratiquement détruite [3]. Le pays ne disposait ni des moyens de la puissance pour rétablir l’ordre, ni de l’argent pour la reconstituer rapidement. Comme on peut s’en douter, il restait, dans ce pays de forêts, de nombreux partisans de l’ancien dirigeant, solidement pourvus de l’extérieur, et de nombreux trafiquants (souvent les mêmes), cachés au fond des villages près de Brazzaville ou sur la route entre Pointe Noire et Cabinda. Sassou prit son temps, assez habilement et patiemment, pour rallier peu à peu tout son monde, et reconstruire l’unité nationale. Aujourd’hui, même si tout n’est pas parfait [4].des résultats significatifs ont été obtenus

Sur le plan économique, le pays s’est, pendant les 10 dernières années, profondément transformé. Qu’on en juge avec les quelques chiffres ci-dessous :

2002

2009

Taux de croissance

4,6%

6,8 %

PIB

3 Milliards USD

7,9 Milliards USD

PIB/hab

950 USD

2160 USD

Dette en % PIB

165 %

16 %

Prix à la conso

100,8

139,00

Export pétrole

1500 Milliards FCFA

2009 Milliards FCFA

Popn active

1,25 Millions

1,6 MIllions (+28%)

Le pétrole y est bien sûr pour beaucoup et, dans ce domaine non plus, tout n’est pas parfait [5]. Sur le plan social, quelques bons indicateurs existent aussi [6].

Après beaucoup d’épreuves, le Congo a donc, aujourd’hui, rattrapé son retard, et peut sans conteste jouer sa partie. Il a les moyens de ses ambitions, et l’on a vu qu’il les affiche sans complexes. Saura-t-il les mettre en œuvre ? Toute la question est là.

Notes

[1] L’auteur (né au Congo, à Dolisie) s’est trouvé sur place au moment de la tentative contre Sassou, puis régulièrement, pendant toute la durée de la guerre, de Mai à Octobre 1997, soit à Pointe Noire, soit à Kinshasa, juste en face de Brazzaville où les combats faisaient rage. Les habitants de la ville y suivaient, du bord du fleuve, comme au cinéma, le ballet des hélicoptères de Lissouba bombardant les positions de Sassou. Il y eut même, pendant qu’il s’y trouvait, quelques bombes qui tombèrent sur Kinshasa, l’un des belligérants souhaitant sans doute l’entrée en guerre du Congo-Zaïre, ce que le pays eut la sagesse de ne pas faire. Ce sont des moments qu’on n’oublie pas…

[2] L’auteur peut attester que, si certains beaux quartiers de Brazzaville, la ville de résidence du Président, furent reconstruits assez vite, par contre, les rues de Pointe Noire, la capitale économique, restèrent pendant bien longtemps dans un état de délabrement profondément navrant.

[3] Il faut signaler que les angolais, qui avaient sauvé Sassou grâce à leur aviation, et permis la transition, furent très raisonnables, et n’eurent pas vis-à-vis du nouveau régime la même attitude de prédation incroyable qu’eurent les rwandais au Congo-Zaïre.

[4] Un exemple qui montre que « tout n’est pas parfait », c’est le mitraillage des équipes togolaises par des « éléments incontrôlés » sur la route entre Pointe Noire et Cabinda, au début de la CAN (la Coupe d’Afrique des Nations) 2010 de football. Cabindais séparatistes, congolais nostalgiques, simples brigands ? Tous ceux qui connaissent le Congo savent que cette courte route (90 km) était néanmoins très dangereuse. Les dirigeants du football togolais n’ont sans doute pas cru devoir verser les « assurances » pour leur protection. En tout cas, tout n’est pas encore parfait sur le plan sécuritaire au Congo.

[5] En particulier la redistribution, puisque 54% de la population y vit encore avec moins de 1 USD/jour…

[6] Par exemple, une mortalité infantile de 64/1000, bien au-dessous de la moyenne africaine de 102/1000, ou le taux d’analphabétisme, de 14% seulement

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