Sortir de l’euro ? Ni impossible, ni raisonnable. Mais est-ce la bonne question ?

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Non, il n’est pas impossible de sortir de l’euro. Il suffit de le vouloir, de savoir comment et d’en assumer les conséquences. C’est là que le bât blesse. Posons d’emblée une évidence : un gouvernement qui en aurait reçu clairement le mandat politique pourrait décider d’abandonner la monnaie unique en dépit de tous les obstacles. La souveraineté populaire est encore assez forte pour que cela ne puisse être contesté ; dès lors que son expression serait dénuée d’équivoque, nul gouvernement ou parlement ne saurait s’y opposer sans commettre une forfaiture. Reste l’essentiel sans lequel le principe est vain : comment, et avec quelles conséquences ? Autrement dit, l’incantation ne vaut rien ; seules comptent les conditions de faisabilité et ce qui s’en suivrait.

François de Lacoste Lareymondie

1 – Comment faire ?

A/ Le premier volet de la réponse est juridique : est-ce que les traités et la constitution le permettent ?

La réponse est affirmative, mais à une condition : quitter l’Union européenne elle-même.

Le traité de Maastricht qui a créé la monnaie unique et organisé son adoption par les États membres ne comporte aucune disposition permettant de revenir en arrière. De la part des rédacteurs, c’était délibéré : l’adoption de la monnaie unique devait constituer un point de non-retour.

Le seul moyen juridiquement convenable a été introduit dans le « Traité relatif à l’Union Européenne » (TUE) du 13 décembre 2007, dit Traité de Lisbonne, rédigé après l’échec du traité constitutionnel. Il consiste à quitter l’Union européenne elle-même en recourant à l’article 50. Comme la zone euro constitue un des développements de l’Union, quitter celle-ci comporte ipso facto l’abandon de celle-là.

Que cette condition soit très contraignante, on en convient. Mais elle est conforme au droit international, et en particulier à la Convention de Vienne sur le droit des traités. Il est certain que sa mise en œuvre ne pourrait pas être immédiate. On le voit avec le Royaume Uni aujourd’hui : il faut compter plusieurs mois de préparation après la décision politique, ensuite de quoi les deux années de négociation prévues par le TUE ne seront pas de trop.

Ce n’est pas tout. À l’occasion de la ratification du Traité de Lisbonne, en 2008, un article 88-1 a été introduit dans la constitution de la V° République ; il prévoit que la France « participe à l’Union européenne ». Il emporte deux conséquences. D’abord, quitter l’UE impose de modifier parallèlement la constitution. Surtout, il est devenu constitutionnellement impossible d’opérer à la hussarde.

En effet, quelles qu’en soient les modalités, elles passeraient par de nouvelles lois à faire voter par le Parlement, ou par referendum selon la procédure de l’article 11 de la constitution. Dans l’un et l’autre cas le conseil constitutionnel exercerait son contrôle ; et il ne manquerait probablement pas de sanctionner une procédure de sortie qui violerait les traités. Il n’est pas faux de qualifier de « prison juridique » le dispositif dans lequel se sont enfermés les pays européens ; c’est la réalité, même si demeure un trou de souris par lequel le Royaume Uni va essayer de passer. Il sera instructif de voir s’il y parvient et comment.

S’agissant d’un pays également membre de la zone euro, quitter l’UE introduirait une couche de complexité supplémentaire : il faudrait démonter sa participation à la Banque centrale européenne, à l’Union bancaire (réglementation et supervision des banques, mécanismes de sauvetage, etc.) et à toutes les autres institutions de la zone.

L’État pourrait-il balayer ces contraintes d’un revers de main et procéder par un coup de force ? Peut-être ; mais à condition d’en avoir les moyens et de ne pas se prévaloir du respect du droit. Ce qui le placerait sur un tout autre registre, celui d’un conflit majeur avec ses partenaires, mettant en cause l’existence même de l’UE. Le veut-on et le peut-on ?

B/ La question du « comment » comporte un volet technique aussi contraignant.

On se souvient du chantier qu’a été le passage à l’euro. Il a fallu, non seulement imprimer les nouveaux billets et frapper les nouvelles pièces en quantité suffisante pour que, dès le 1° janvier 2002, chacun dispose de moyens de paiement ; mais il a aussi fallu changer les formules de chèques, modifier tous les distributeurs et automates de paiement (plusieurs centaines de milliers d’appareils), adapter tous les logiciels comptables et bancaires, etc. Ce chantier a duré trois ans.

On pourrait évidemment décider que le retour au franc se ferait sur la base d’un rapport simple (1 euro pour 1 franc nouveau) pour faciliter la transition. Mais cela ne règlerait pas la question : il faudrait quand même remplacer tous les moyens de paiement, massivement et très vite. On vient d’assister au chaos créé par le gouvernement indien qui a démonétisé du jour au lendemain les grosses coupures pour lutter contre le marché noir : faute d’avoir préparé sa mesure et mis en place suffisamment de billets de remplacement, il a bloqué une partie de l’économie qui s’est trouvée brutalement en panne de liquidités[1]. Si l’on veut éviter une telle panne et la création de circuits parallèles de paiement, avec tous les risques que cela comporte, il serait impératif de fournir immédiatement de nouveaux instruments libellés en monnaie nationale qu’on aura fait imprimer ou frapper auparavant.

Mentionnons pour mémoire les changements à opérer, inverses de ceux du passage à l’euro, sur les automates, les comptabilités, les logiciels, etc. Non seulement ils ne s’improvisent pas, mais s’ils n’ont pas été réalisés avant le changement, cela signifie qu’instantanément les gens ne pourraient plus ni payer ni être payés par virement ou par carte, ni tenir leurs comptes, etc.

C/ Vient enfin la question de l’obligation d’utiliser la nouvelle monnaie nationale.

À l’annonce d’une décision d’abandon de l’euro, même si leurs comptes bancaires sont immédiatement et autoritairement convertis dans la nouvelle monnaie nationale, beaucoup d’acteurs économiques seront tentés de transférer aussitôt leurs avoirs sur de nouveaux comptes en euro ouverts dans les autres pays européens pour se protéger. On risque d’assister alors à une fuite massive devant la nouvelle monnaie. C’est ce qui s’est passé en Grèce au plus fort de la crise : tous ceux qui l’ont pu ont placé leurs avoirs à l’extérieur et asséché l’économie.

Il faudrait donc, simultanément, bloquer les mouvements de fonds vers l’étranger et instaurer un contrôle des changes. Or les instruments de ces politiques, qui furent classiques naguère, ont été abandonnés depuis longtemps et les services capables de les gérer démantelés.

Aucune de ces modalités matérielles et techniques ne constitue un obstacle insurmontable. Mais quitter l’euro ne peut pas s’improviser. C’est une opération lourde (au moins plusieurs mois, et en faisant vite).

 

2 – Quant aux conséquences, il faudrait s’en assurer avant qu’il soit trop tard.

Elles seraient très nombreuses et ce n’est pas le lieu de les examiner de façon exhaustive. Ici je me contente de mettre l’accent sur un aspect des plus critiques, celui de la dette publique française[2].

A/ En grandes masses, la dette publique française s’approche de 2 100 milliards d’euros ; elle se répartit entre la dette de l’État pour 1 630 milliards, celle des organismes de sécurité sociale pour 220 milliards, celle des collectivités locales pour environ 200 milliards et celle de divers organismes publics pour près de 20 milliards. Elle tangente donc les 100% du PIB français.

La dette de l’État (1 630 milliards d’euros) se divise en une dette à moyen et long terme qui s’élève à 1 490 milliards avec une durée de vie moyenne de 8 ans, et une dette à court terme de 140 milliards ayant une durée de vie moyenne de 4 mois. En raison du déficit structurel du budget de l’État, quand un emprunt arrive à échéance, il est remplacé (refinancé) par un autre emprunt qui prend sa place, de sorte que l’État français ne procède à aucun remboursement net depuis de nombreuses années. De plus, il lui faut financer le déficit annuel par de nouveaux emprunts. En conséquence, chaque année le montant des emprunts émis par l’État augmente de façon mécanique : ainsi pour 2017, le total des émissions de l’État devrait tourner autour de 350 milliards (140 milliards de dette à court terme à renouveler de façon continue, et 210 milliards de dettes à moyen et long terme).

À partir de là, deux questions émergent dans l’hypothèse où la France sortirait de l’euro : celle du montant et celle du coût de sa dette.

B/ Toute la dette française est émise en euros et en droit français. Serait-elle automatiquement convertie en francs nouveaux ? Au moment du passage à l’euro, les anciennes monnaies n’existant plus, il a été possible, moyennant des dispositifs juridiques spécifiques, de convertir d’office toutes les dettes anciennes en euros. Au demeurant la confiance inspirée par l’euro a fait taire toute contestation éventuelle.

Contrairement à ce qui est souvent dit, l’inverse ne serait sans doute pas possible pour le retour au franc. Tout d’abord, l’euro continuerait d’exister comme devise et servirait encore aux échanges et aux règlements, au moins hors de France. Sans doute l’État pourrait-il, par voie législative, décider une conversion forcée des emprunts en francs et l’imposer aux porteurs. Mais on ne peut pas s’en tenir à cette seule considération de principe.

En effet, la dette publique française est détenue à hauteur de 38% seulement par des porteurs français ; le reste, soit 62% l’est par des investisseurs étrangers. Or les étrangers seraient probablement en droit d’exiger le respect du contrat, donc le maintien de la dette en euro, et auraient intérêt à le faire pour se prémunir d’une dévalorisation probable du franc. Même si les contentieux sont de la compétence du juge français, on sait que les juges de certains pays, notamment les juges américains, n’hésiteraient pas à accueillir les plaintes de leurs ressortissants. Enfin, il serait politiquement et juridiquement impossible d’opérer une ségrégation entre les porteurs d’une même dette faisant l’objet du même contrat d’émission selon leurs pays de résidence : il en résulterait un imbroglio juridique et d’innombrables conflits. Mais surtout, forcer la conversion de la dette d’euro en francs signifierait que, pour la première fois depuis la Révolution française, l’État français ferait défaut. Ce serait une atteinte très grave à la qualité de sa signature, donc à sa réputation internationale et à son autorité dans le monde.

Par conséquent, même si la dette nouvelle est émise en francs, la dette ancienne resterait libellée en euros et serait remboursée en euros. De ce fait, toute dépréciation du franc nouveau par rapport à l’euro entrainerait ipso facto une augmentation de l’encours exprimé en francs nouveaux dans les mêmes proportions. Pour en illustrer l’impact, signalons que l’annonce du Brexit a fait immédiatement chuter la livre sterling de 10% par rapport à l’euro ; transposée à un « Franxit », une chute identique du franc nouveau entrainerait une augmentation mécanique de la dette de l’État de plus de 160 milliards en francs nouveaux.

C/ La charge des intérêts suivrait la même pente, aggravant les finances de l’État.

Aujourd’hui, le taux moyen apparent de la dette de l’État (charge globale des intérêts rapportée à l’encours global de la dette) est d’environ 2% ; elle baisse régulièrement depuis 2010. En effet les vieux emprunts à taux élevés sont remplacés par de nouveaux à taux très faibles grâce à la politique de la BCE. En 2016, la charge de la dette est ainsi passée en dessous de 35 milliards d’euros.

Dès lors qu’aurait été annoncée une sortie de l’UE, la France ne pourrait plus s’abriter derrière la BCE : elle devrait rémunérer les prêteurs en fonction de son risque propre, détaché de la garantie implicite que lui confère l’appartenance à la zone euro. Imaginons que l’ensemble de la courbe des taux auxquels l’État émet se décale d’un point vers le haut, de sorte que pour émettre à dix ans, par exemple, au lieu de payer 0,8% comme aujourd’hui[3] il doive émettre à 1,8%. En moyenne, les 370 milliards d’émissions nouvelles coûteraient environ 4 milliards de plus la première année ; s’ajouteraient 4 milliards supplémentaires (soit 8 au total) la deuxième année, et ainsi de suite, l’effet étant cumulatif. Ainsi, en cinq ans, le déficit cumulé de l’État se serait accru de 60 milliards, rendant encore plus difficile la solution de l’équation budgétaire. L’exemple est un calcul a minima : l’Italie, tout en étant dans la zone euro, paye déjà autour de 2% pour émettre à 10 ans ; mais les USA 2,5%. Dans un contexte de remontée générale des taux d’intérêts, pour un risque « France » pur, on devrait s’attendre à assumer des taux nominaux sensiblement plus élevés.

De ces rapides calculs, il convient de tirer une première conclusion : son niveau d’endettement public rend la France très dépendante de l’appartenance à la zone euro, tant pour la garantie de l’encours que pour le niveau des taux d’intérêts. C’est pour l’avoir oublié que le gouvernement grec, malgré le mandat populaire reçu, a dû opérer un tête-à-queue politique ; et c’est parce qu’il le sait que le gouvernement italien est si prudent.

 

3 – Une question mal posée à partir d’un mauvais diagnostic

A/ L’argumentaire économique en faveur d’une sortie de l’euro repose sur une analyse des « parités sous-jacentes » entre l’Allemagne et la France[4]. Il se résume ainsi : en quinze ans, compte tenu de l’évolution de la productivité, de l’inflation interne et du différentiel de croissance, l’écart de change virtuel entre l’ancien Deutsche Mark et le Franc ancien atteindrait 20%, expliquant l’essentiel de nos difficultés économiques. Pour rétablir notre compétitivité, il faudrait donc dévaluer de 20%.

Les plus grands doutes doivent être exprimés sur la pertinence de ce raisonnement. Il trouve sa source dans un rapport publié par le FMI il y a six mois[5] : or celle-ci est largement sur-interprétée par ceux qui veulent en tirer argument. Partant d’une observation « macro » des principales économies de la planète et des variations de leurs équilibres internes (productivité, finances publiques) et externes (balances des échanges et des paiements, avoirs à l’étranger, taux de change), ses auteurs en déduisent des mesures d’écart par rapport à des objectifs « normatifs » ainsi que des orientations générales sur les politiques qu’ils préconisent pour les pays analysés.

En ce qui concerne la France, le rapport fait quatre constats :

  • Notre position bilancielle nette vis-à-vis du reste du monde s’est considérablement dégradée depuis 8 ans : elle est devenue négative à concurrence de 17 % du PIB (la France, tous acteurs confondus, publics et privés, est devenue débitrice nette envers le reste du monde) ; cette dégradation provient principalement des déficits publics[6];
  • Notre balance des paiements courants, encore positive à la fin des années 90, est devenue négative pour les mêmes raisons : nous n’avons tiré qu’un maigre profit de la baisse des prix du pétrole et de la dépréciation de l’euro vis-à-vis du dollar, tandis que nos importations augmentent parallèlement à la hausse de la demande intérieure (cf. ci-après) ;
  • L’augmentation des coûts de main d’œuvre au cours des 10 dernières années s’est traduite par une baisse de compétitivité de 9%, partiellement compensée par l’évolution des prix ;
  • En conséquence de quoi, pour l’économie française, le taux de change de l’euro vis-à-vis des autres devises serait surévalué dans une fourchette comprise entre 3 et 9% par rapport à la cible « normative » du FMI ; d’où il ne se déduit pas que notre pays devrait dévaluer, mais plutôt corriger les principaux déséquilibres mentionnés ci-dessus.

Pour l’Allemagne, les constats ne sont pas moins critiques, mais en sens inverse :

  • La position bilancielle de l’Allemagne vis-à-vis du reste du monde est très largement créditrice, à hauteur de presque la moitié de son PIB, et l’est de plus en plus : cela traduit un excédent massif de l’épargne interne qui s’investit à l’étranger, à cause d’un besoin impérieux de constituer des revenus nets destinés à soutenir une démographie vieillissante[7];
  • Par voie de conséquence, sa balance des paiements est excédentaire à concurrence de 3 à 6% du PIB et le restera tant que la demande interne ne sera pas relancée, notamment par des dépenses publiques d’investissement ;
  • Quant au taux de change de l’euro pour l’économie allemande, il serait sous-évalué de 10 à 20% par rapport à la cible « normative » du FMI[8]; cependant le rapport tempère cette appréciation en précisant que la surévaluation a été calculée en partie sur la base des élasticités standard des échanges internationaux dont on verra plus loin qu’elles doivent être reconsidérées.

On voit que ce rapport du FMI ne saurait conduire à la conclusion politique que certains voudraient lui donner en France : il a un objet et une portée très différents. Quant aux sous- ou sur-évaluations indiquées, outre qu’elles sont données par rapport à une estimation « normative » qui résulte d’un cadre méthodologique particulier, elles s’inscrivent dans des fourchettes tellement larges que ce serait un abus d’en tirer des conclusions définitives. Heureusement, point n’est besoin de s’appesantir trop sur cet aspect car la question de la sortie de l’euro est mal posée.

B/ Ce qui se cache, au moins chez certains, derrière l’utilisation de ces calculs, c’est plutôt l’idée que les ajustements nécessaires sont trop douloureux pour être supportés par la population et qu’une dévaluation permettrait de s’en dispenser, ou en tout cas de les atténuer fortement.

De fait, depuis l’entrée en vigueur de l’euro, les États participants ne peuvent plus procéder à des dévaluations externes qui constituaient le moyen usuel (notamment en France) de corriger les déséquilibres de balance des échanges et de rattraper les écarts de productivité. Ils n’ont d’autre possibilité que de procéder à des dévaluations « internes », autrement dit à une baisse des coûts globaux de production en termes réels[9].

Ces dévaluations internes, que les Irlandais, les Espagnols, les Portugais et les Grecs ont effectuées, sont évidemment beaucoup plus douloureuses sur le plan social et comportent un effet déflationniste qui n’est pas sans danger pour les finances publiques et les comptes sociaux. Cependant, elles sont efficaces, si elles s’accompagnent d’une part des réformes structurelles qui permettent de libérer les capacités de production de leurs entraves, et d’autre part d’un allègement de la sphère publique. Parmi les pays européens qui se sont soumis à cette purge, il y en a au moins deux qui devraient s’en sortir : l’Irlande (c’est quasiment fait) et l’Espagne (cela semble en bonne voie). Ils le doivent en bonne part au fait que leur dette publique était maitrisable et a été maitrisée, permettant d’éviter le détournement des surplus aux seules fins de son financement. Quant à l’échec de la Grèce, il provient tout à la fois d’une erreur majeure d’analyse de son économie qui était principalement liée au dollar (tourisme et transports maritimes) et non à l’euro, du fardeau insupportable d’une dette publique démesurée causée par une distribution continue de « pouvoir d’achat » sans contrepartie, d’une défaillance structurelle du système fiscal et d’une expatriation systématique de leur richesse par ses élites.

C/ Quant à imaginer qu’un relâchement de la dépense publique nous permettrait de redémarrer par la consommation interne, c’est une illusion. La globalisation des échanges a pour conséquence que la production des biens est segmentée tout au long de sa chaine entre divers pays qui s’échangent d’abord des composants et des produits semi-finis, de sorte qu’il est devenu quasiment impossible, sinon à la marge, de remplacer des biens importés par des productions nationales. Qu’on en juge : nos grands constructeurs (automobile, aéronautique, équipement, etc.) sont devenus des « assembleurs » de modules en provenance du monde entier ; les industriels français de la sous-traitance sont, soit captifs, soit eux-mêmes engagés sur le marché mondial ; quant aux produits industriels de grande consommation (téléphones, ordinateurs, électroniques, etc.) la plupart ne sont plus fabriqués en France mais importés.

Dans nos économies développées et mondialisées, les volumes d’importations et d’exportations ont une faible élasticité aux variations de taux de change ; ces variations se répercutent essentiellement sur les prix. Ainsi toute augmentation de la demande intérieure sans contrepartie (par hausse des allocations ou baisse des impôts sur les ménages) se répercute à 80% en augmentation des importations, et donc aggrave le déséquilibre de notre économie[10].

D/ Pour en revenir à la France, il faut se souvenir que la dernière dévaluation réussie fut celle de Pinay en 1958[11]. Elle l’a été d’une part parce qu’un grand train de réformes structurelles l’a accompagnée, sur les effets duquel la France a ensuite vécu pendant 20 ans, d’autre part parce que la dette publique était alors très réduite, enfin parce que l’économie nationale était faiblement insérée dans les échanges mondiaux. À l’inverse cela n’a pas été le cas des dévaluations ultérieures, dès 1969. Depuis lors, notre appareil productif s’est considérablement alourdi en raison d’abord des mesures bureaucratiques et redistributives prises depuis quarante ans, ensuite d’un poids de la dépense publique devenu démesuré puisque celle-ci représente 56% du PIB et pousse les prélèvements obligatoires continûment à la hausse, et enfin d’un endettement public excessif qui nous place en situation de grave dépendance.

 

4 – Les vrais problèmes à traiter sérieusement et rapidement

Avec ou sans dévaluation, notre économie ne se redressera pas sans que soient prises des mesures très vigoureuses de libération des capacités d’initiative et de production, d’incitation au travail et d’allègement de la sphère publique. Plus elles seront retardées ou édulcorées, plus nous aggraverons notre dépendance. C’est à cause de cette dépendance que, depuis 10 ans, les gouvernements français cherchent le salut de notre pays par une fuite en avant dans l’euro et l’Union bancaire, espérant en obtenir un allègement du fardeau grâce à la mutualisation des risques et des charges. Attente toujours déçue : nous n’avons gagné que du temps grâce à la baisse des taux d’intérêt. Mais celle-ci est en passe de s’inverser. D’où la conclusion qui s’impose : puisque nous ne pouvons pas échapper aux réformes, plus vite et plus intensément nous y procéderons, mieux nous nous porterons, plus nous serons aptes à défendre nos intérêts en cessant d’être à la remorque d’une Allemagne dont les intérêts sont foncièrement différents des nôtres, et plus nous pourrons peser dans les négociations qui, forcément, s’ouvriront pour réformer l’UE.

Quant à l’euro, c’est moins son abandon qu’il faut rechercher que sa transformation. Il a quand même la grande vertu de faciliter les échanges et les rapports entre européens. Nos échanges commerciaux se font à 50% avec les pays de la zone euro. Aujourd’hui, ils ne subissent aucun risque de change. Dès lors que la France sortirait de la zone, les acteurs devraient à nouveau affronter un tel risque et seraient obligés de le couvrir, au prix d’une baisse de la rentabilité de leurs opérations. Sans parler de la circulation des personnes physiques : nous bénéficions tous de cette grande facilité que procure un usage quasi général de l’euro lorsque nous nous déplaçons en Europe. Demain, il faudrait à nouveau se munir de devises, avec les entraves et les coûts correspondants.

En revanche, les rigidités et les inefficacités que la zone euro a introduites par tout ce qui l’accompagne, combinées avec les vices propres d’une Europe devenue un carcan bureaucratique, tyrannique et impotent, s’il n’y est pas rapidement remédié, ne peuvent aboutir qu’à un éclatement, moins de la zone euro que de l’Union européenne elle-même, dans un désastre politique général. S’agissant de la monnaie, la seule issue à l’heure actuelle et dans les conditions concrètes où nous sommes, serait de transformer l’euro en monnaie commune pour redonner de la souplesse au système, en déconstruisant proprement tout ce qui a excessivement chargé la barque.

Ce serait une autre affaire ; très ambitieuse certes, mais la seule réaliste.

 

 

[1] Le 8 novembre 2016, en l’espace d’une nuit, le gouvernement indien a mis hors d’usage 23 milliards de billets correspondant aux coupures de 500 et 1 000 roupies, soit 86% de la monnaie fiduciaire en circulation. Le pays ne peut en produire que 3 milliards par mois. Au moment où cet article est rédigé, la situation n’est pas revenue à la normale malgré de nombreuses mesures palliatives.

[2] Les données sur la dette publique française sont tirées du rapport d’activité 2015 de l’Agence France Trésor, et de son dernier bulletin mensuel, n° 319 de décembre 2016.

[3] Le taux à 10 ans de l’OAT, qui était encore autour de 0,3% à la fin de l’été, est déjà remonté à 0,8% depuis le mois d’octobre.

[4] Voir, par exemple, l’entretien avec Jacques Sapir publié par Figarovox le 3 décembre 2016.

[5] « 2016 External Sector Report », publié le 27 juillet 2016 et disponible sur le site http://www.imf.org. Ce rapport, qui est publié tous les ans, se découpe en deux parties : une synthèse globale d’une quarantaine de pages où figurent d’ailleurs les précisions et avertissements méthodologiques, et une série de fiches portant sur la trentaine de pays du panel de l’étude.

[6] Voir plus haut ce qui est dit de la part de la dette publique détenue par les investisseurs étrangers. Les actifs financiers étrangers détenus par les banques et les assureurs français ne suffisent plus pour équilibrer la position bilancielle nette.

[7] Situation très typique d’une économie mercantile, au sens qu’on lui donnait jusqu’au XVIII° siècle, c’est-à-dire d’une économie qui cherche à se constituer des rentes monétaires sur le reste du monde par excédent systématique de la balance commerciale. C’est aussi le cas du Japon, pour les mêmes raisons et à plus grande échelle encore.

[8] Le rapport signale en outre que certains modèles économiques, dont les conclusions ont été écartées parce que trop décalées, indiqueraient pour l’Allemagne, non une sous-évaluation, mais une surévaluation de 3% ! Cette observation doit renforcer la prudence de la lecture : ces conclusions reposent sur des modèles qui mériteraient d’être analysés très attentivement et soumis à une critique méthodologique sérieuse.

[9] Par « coûts globaux de production », il faut entendre l’ensemble des coûts directs et indirects, privés et publics,  qui pèsent sur la valeur ajoutée globale créée par l’économie française.

[10] Sur ce point, à titre d’exemple, on peut se référer à l’article publié par Patrick Artus dans Les Échos du 27 décembre 2016. Le rapport précité du FMI le confirme en page 7 de la synthèse. Ses auteurs constatent que, à l’échelle mondiale, l’effet d’une baisse de 10% du taux de change se traduit désormais à 60% par une simple hausse des prix des importations et donc à 40% seulement par une baisse de de leurs volume ; tandis que son impact sur les exportations est de 55% sur les prix et de 45% sur les volumes. Ainsi, les variations de taux de change des monnaies n’ont plus qu’un effet minoritaire sur les déséquilibres commerciaux et cette tendance s’accentue. De plus les effets-prix sont immédiats, alors que les effets-volume sont lents incertains. Bien entendu, ces effets varient d’un pays à l’autre ; mais ils sont d’autant plus forts qu’un pays est plus intégré dans la globalisation.

[11] En réalité, il y a eu deux dévaluations, en juin et décembre 1958, pour un total de 35%, la seconde s’accompagnant de la création d’un « franc lourd » valant 100 anciens francs.

 

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