Les chrétiens, tous objecteurs de conscience ?

Christ en croix

CC BY-NC-ND Adrien Sifre (Flickr)

Cette intervention a eu lieu aux « Etats généraux du christianisme » organisés par le journal « La Vie » à Lille au début du mois d’octobre 2011. Elle doit se lire à la lumière de mon livre « Je refuse ! – L’objection de conscience, ultime résistance au mal » publié en avril 2011 aux Éditions de l’Emmanuel. Il a suscité de nombreux débats au cours des mois suivants.

François de Lacoste Lareymondie

Dans son intervention, Jean-Marie Muller, que je remercie de ses aimables paroles et de l’attention qu’il a portée à mon livre récemment publié1, a bien voulu souligner une convergence entre nous : tous deux nous insistons sur l’affirmation selon laquelle il faut toujours obéir à sa conscience !

Je souhaite partir de cette affirmation pour développer mon propos en trois temps que j’exposerai succinctement. Tout d’abord, il faut fonder en raison cette affirmation partagée afin d’en déterminer la solidité et la portée ; ensuite, je préciserai ce qu’est l’objection de conscience afin de régler la question de savoir si on peut l’instituer en droit ; enfin j’esquisserai les raisons pour lesquelles les chrétiens sont confrontés à cette perspective plus souvent que d’autres.

Pourquoi faut-il toujours suivre sa conscience ?

Cette affirmation ne se trouve pas seulement chez les philosophes cités par Jean-Marie Muller ; elle se trouve, et bien antérieurement, chez les Pères de l’Église et dans son enseignement le plus traditionnel. Encore faut-il saisir exactement le terme et sa signification ; et pour cela partir d’une réflexion qui fait appel aux notions fondamentales de philosophie morale. Sinon, on ne peut pas sortir des apories des philosophies contemporaines qui oscillent sans fin entre une subjectivité individualiste exacerbée et des impératifs qui ne sont plus catégoriques mais virent au conformisme social tyrannique.

Nous assimilons trop souvent la conscience à la seule subjectivité : je l’illustre par cette formule qui nous échappe si souvent : « moi, personnellement, je… » ; formule bien commode pour se refuser tout débat et se replier sur ses envies, mais terrible par ce qu’elle implique et qui ruine tout dialogue autant que toute vie sociale.

Ce n’est pas cela dont les Pères, et encore l’Église aujourd’hui, parlent quand ils affirment la primauté de la conscience : la conscience est ce par quoi nous sommes à l’image et à la ressemblance de Dieu. Non parce que nous serions maîtres du bien et du mal (nous sommes créés) ; mais parce qu’elle est l’opération du jugement par lequel d’abord nous discernons le bien à faire (ou le mal à éviter) à l’occasion de chacun de nos actes, puis nous déterminons les moyens concrets et efficaces correspondants.

Voilà pourquoi, à la suite de Saint Paul (cf. Rm 14, 23), Saint Thomas d’Aquin peut affirmer que ne pas suivre le jugement de sa conscience serait pour l’homme « mépriser Dieu lui-même » et donc commettre une faute. Cependant, si l’homme doit suivre sa conscience, il a aussi le devoir de la former à la vérité et de l’éduquer à la pratique du bien ; en sachant qu’il sera jugé par Dieu.

Allant un peu plus loin dans la réflexion et pour parer une objection qui, en substance, part de la subjectivité et recherche une solution dans un rapport d’autorité, éventuellement pour rejeter celle-ci, j’ajoute que la conscience est « ordonnée » à la vérité ; et qu’elle l’est non seulement à la vérité abstraite des grands principes, mais plus encore à la vérité des situations concrètes en vue du bien à faire, ou du mal à éviter, dans la situation contingente où l’on se trouve hic et nunc. Ce qui est autrement difficile dans un monde où, comme le bon grain et l’ivraie, le bien et le mal sont inextricablement mêlés.

Où et quand surgit la question de l’objection de conscience ? Y a-t-il un « droit à » l’objection de conscience ?

Ce que je viens de dire est vrai de tout acte humain : il faut toujours agir en conscience.

L’objection de conscience, au sens précis du terme, nait au moment où, ayant identifié ce bien à faire ou ce mal à éviter, et ayant déterminé comment il me faudrait agir, j’en suis empêché par quelqu’un (législateur, gouvernement, supérieur hiérarchique, entourage, etc.) qui veux m’obliger à faire le contraire sous peine de représailles. Eh bien, cette contrainte ne me délie pas. Sans doute rend-elle mon agir plus difficile, voire héroïque ; sans doute ma responsabilité sera-t-elle atténuée si je cède. Là est pourtant le lieu de l’objection de conscience, lorsque je passe outre, dussé-je en souffrir.

L’exercice de la conscience dans l’adversité suppose une grande humilité et beaucoup de prudence afin de déjouer les pièges de l’orgueil et de la présomption. C’est pourquoi j’ai commencé mon livre par le portrait de trois témoins exemplaires, Thomas More, Franz Jägerstatter et Baudouin I° ; témoins choisis précisément parce qu’ils s’en sont expliqué.

Il est maintenant possible de répondre à la question de savoir si on peut fonder un « droit à » l’objection de conscience. Je le ferai en distinguant deux plans.

Du point de vue philosophique, le « droit à » l’objection de conscience est imprescriptible. En effet, jamais nous ne sommes dispensés de faire le bien, et moins encore d’éviter le mal. C’est la vérité de l’homme, sa dignité d’être créé à l’image et ressemblance de Dieu, qui est en jeu. Quelles en sont les limites, ou plutôt les exigences ? J’en vois quatre :

  • rechercher effectivement la vérité et le bien, en acceptant d’éclairer son jugement autant que nécessaire ;

  • ne pas causer un mal plus grand que celui auquel on veut échapper, étant précisé que le désordre que l’on peut entraîner constitue un des paramètres de l’appréciation ;

  • s’en tenir à ce dont on est personnellement responsable, mais en l’assumant en plénitude ;

  • ne pas juger les autres parce que le jugement des hommes ne nous appartient pas mais à Dieu seul ; en particulier veiller à ce que notre comportement ne s’extériorise pas en une condamnation de fait.

Loin de moi l’idée que ces limites soient faciles à tracer : les hésitations de mes trois témoins le montrent. Elles expriment cette vérité fondamentale de tout le domaine moral : on ne lutte véritablement contre le mal qu’en faisant le bien.

Du point de vue juridique, par contre, la notion de « droit à » l’objection de conscience est problématique. Bien sûr, il est souhaitable d’introduire des clauses de conscience dans les législations attentatoires à la dignité de l’homme : elles soutiennent ceux qui en ont besoin et, en elles-mêmes, elles constituent un appel à la conscience. Mais soyons lucides sur leur contradiction interne : par exemple, peut-on attendre du législateur que d’un côté il favorise l’avortement et oblige à l’organiser dans les hôpitaux, et que de l’autre il permette aux praticiens de s’y refuser, c’est-à-dire qu’il en reconnaisse implicitement le caractère inacceptable ? Cette contradiction n’est pas tenable à long terme : voilà pourquoi les protections juridiques resteront toujours ambigües et fragiles.

Ce point est à corréler avec la dérive grave de la notion de loi : elle est devenue un simple régulateur des comportements mais a perdu sa fonction primordiale de guide et d’éducatrice au bien ; d’où la multiplication infinie de lois bavardes autant qu’inutiles, voire nuisibles.

Pourquoi les chrétiens sont-ils en porte-à-faux dans la société actuelle, et plus que d’autres ?

En vérité, si les chrétiens ne sont plus persécutés violement, du moins en Europe, ils souffrent cependant d’une menace qui pèse sur leur liberté de conscience, menace devenue insidieuse et sournoise, qui passe par les esprits et la mentalité ambiante. Elle se déploie sur le versant obscur du libéralisme2 idéologique qui triomphe partout.

Au fondement de cette idéologie que je qualifie de « libertaire » se trouve cette affirmation – au demeurant contradictoire – qu’il n’y a pas de vérité absolue, que toute affirmation relève de l’opinion personnelle, que toute prétention à la détenir est insupportable, et que celui qui s’en prévaut est dangereux pour la société. Par définition, le chrétien est mis en porte-à-faux puisqu’il a rencontré la Vérité en la personne du Christ. Si, évidemment, il ne peut prétendre se l’approprier, en revanche cette Vérité l’engage totalement de sorte qu’il ne peut pas renoncer à en témoigner. Or elle comporte des exigences de cohérence qui ne s’accommodent pas de n’importe quelle façon de vivre et de traiter les hommes.

C’est là que le bât blesse : en effet comment fonctionne la société libertaire ?

  • Son moteur universel est l’envie, envie qui est le fruit d’une liberté conçue dans une absolue indétermination, dont tous les objets possibles (consommation, plaisir, phantasme, drogue, sexe, enfant, jusqu’à la mort le cas échéant) sont légitimes, et qui fonde les innombrables « droits à » ; étant observé que derrière l’envie se cachent souvent beaucoup de jalousies et de rancœurs.

  • L’argent (ou la richesse au sens large) est la seule réalité tangible sur laquelle, finalement, il n’y a jamais de désaccord, d’où découlent le primat conféré à l’économie sur la politique, le culte de la « Croissance » comme seule fin collective, et partant la première place donnée aux « experts », étant entendu que la société a le « devoir » de compenser son manque au nom de l’égalité, et au besoin de le confisquer pour le redistribuer autoritairement.

  • Enfin l’ « État de droit » dont elle se prévaut n’a en réalité d’autre objet que d’encadrer le tout au terme d’une régulation procédurale ; celle-ci est simplement destinée à concilier des aspirations contradictoires au moyen de consensus provisoires, et à empêcher que certains ne contestent ces procédures et leur résultat à quelque titre que ce soit.

L’idéologie libertaire est en train de se muer en un totalitarisme mou qui a vite fait de se débarrasser de la dignité humaine. Qu’il s’agisse de la protection de la vie, de la sauvegarde de la famille et de son unité, de l’accueil des enfants, du respect de la femme, de l’attention aux plus faibles, de l’observance des engagements pris, de l’éducation au vrai et au bien, etc. ; tout peut céder au culte de la richesse et du plaisir en même temps qu’aux impératifs des procédures consensuelles.

On pourrait en multiplier les exemples. Ils ont un point commun : ils fonctionnent tous selon la même logique qui est celle de la transgression. D’abord une dérogation à ce qui constituait naguère un principe intangible tiré de la dignité humaine ; ensuite la mutation de cette permission en un « droit à » de portée générale ; enfin l’élimination de toute contestation et l’exercice de la contrainte envers ceux qui ne se plient pas à ce qui est devenu la règle commune. C’est vrai partout ; et partout la liberté de conscience de ceux qui contestent de telles dérives est menacée, que ce soit dans le monde médical, dans l’éducation, dans les médias, mais aussi dans la vie professionnelle la plus banale.

L’objection de conscience, ultime résistance au mal

Nulle part désormais, au terme de cette logique de la transgression, nous ne sommes à l’abri de contraintes édictées par la loi ou par nos supérieurs pour nous faire commettre le mal et nous empêcher de faire le bien. L’objection de conscience nait précisément là, lorsque nous les subissons et qu’elles s’accompagnent d’une menace destinée à nous faire plier. Eh bien, c’est là que le témoignage de notre conscience peut subvertir à son tour cette société, lorsque nous passons outre, dussions-nous en souffrir. Car l’objection de conscience, aussi douloureuse soit-elle en certaines circonstances, nous est toujours ouverte. Nous pouvons toujours dire « je refuse ! ». C’est pourquoi je l’ai qualifiée d’ « ultime résistance au mal ».

En l’exerçant, nous témoignons de ce qui est plus grand que nous.

Notes

1 François de Lacoste Lareymondie, « Je refuse ! L’objection de conscience, ultime résistance au mal », éditions de l’Emmanuel, 2011.

2 Je recours au mot « libéralisme » malgré sa polysémie. Je le prends ici dans son sens philosophique le plus serré, issu de la « crise de la conscience européenne » qui a commencé au XVI° siècle, et qui a abouti à l’idéologie libertaire ; non dans son sens économique banal qui ne mérite sans doute pas autant d’indignité mais comporte une part de vérité incontestable.

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