Tunisie : le congrès d’Ennahda

Article paru sur LibertePolitique.com le 20 juillet 2012

François Martin

Le Congrès du Parti islamiste Ennahda vient de s’achever avec, d’après la presse française, un « choix du pouvoir avant l’idéologie ». Dire cela, c’est vraiment raisonner comme des européens cartésiens et dogmatiques, et bien mal connaître la mentalité des pays arabes, et aussi l’islam. En effet, le Président du parti Rached Ghannouchi a parfaitement choisi le pouvoir et l’idéologie, ou plutôt, une stratégie consistant à garder le pouvoir pour imposer l’idéologie.

Tout d’abord, comme le rappelle opportunément le Père Henri Boulad dans son interview à un vrai révolutionnaire musulman, la religion permet et même recommande la dissimulation et le mensonge, lorsque ceux-ci peuvent servir l’intérêt de sa religion. Pourquoi Ghannouchi aurait-il des complexes ?

Ensuite, pour les Nahdaoui [1], le pouvoir et l’idéologie, c’est la même chose, parce qu’ils prennent une autre donnée en compte, le temps. Comme nous l’avons montré dans notre article, le parti au pouvoir a en réalité, à défaut de répondre aux attentes économiques et sociales du peuple qui l’a élu, appliqué une politique avec une grande constance : se maintenir et durer, laisser les supplétifs de tout poil faire le travail, tout en entretenant un flou artistique sur leur rôle réel, soit complice, soit victime. C’est cette politique qui se poursuit avec le Congrès.

De même, en agissant de la sorte, le parti y trouve plusieurs avantages, à la fois internes et externes. En invoquant l’unité et la fermeté (tout en ne les mettant pas en œuvre…), il réduit la fracture interne, dans son parti, entre modérés et radicaux, mais il récolte aussi des voix hors de son camp, en maintenant son alliance [2] avec les partis « laïques » qui gouvernent avec lui, et aussi, autant que faire se peut, en divisant l’opposition centriste. Avancer masqué, toujours, voilà la devise !

Mais cette stratégie a aussi ses inconvénients, puisqu’en choisissant une option politique volontairement ambigüe et de long terme, parfaitement en accord avec sa mentalité [3], Ennahda se prive aussi d’un message clair vers ses électeurs, et d’une mobilisation de son camp pour trouver des vraies solutions économiques à la crise. Révolutionnaire ou gestionnaire, il faut choisir !

Pendant ce temps, les partis centristes ne sont pas inactifs. Sorti avec tous les honneurs de la période intermédiaire, l’ancien Premier Ministre Béji Caïd Essebsi lance un appel pour rassembler les centres. Tous ces partis ont bien compris, en effet, les deux raisons de leurs défaites : d’une part, leur manque d’implantation populaire [4], d’autre part leur émiettement, qui les a laminés. Pour cette raison, la tentative de Béji est d’une importance capitale.

En prévision de la grande confrontation du printemps prochain, lorsque sera publiée la nouvelle Constitution [5], les armées politiques se rangent déjà en ordre de bataille. C’est l’avenir de la Tunisie qui se jouera alors.

Notes

[1] Les Nahdaoui sont les partisans d’Ennahda

[2] Même si cette alliance, à notre avis, est celle de la carpe et du lapin. Cf « Tunisie : le navire prend l’eau, mais ne coule pas encore… »

[3] On sait que la spécialité des partis islamistes, c’est le « noyautage social », l’implantation dans les banlieues pauvres, et la pression sur les familles et d’abord sur les femmes, pour obtenir, peu à peu, un changement des comportements. Parvenus au pouvoir, ils ne font pas autre chose.

[4] Ce sont en effet, presque tous, des « tunisois » (vivant à Tunis et ses environs) plus que des « tunisiens ». Ils sont (ils étaient…) les excellents technocrates ayant offert au pays le « miracle économique tunisien », mais quel besoin alors de se pencher sérieusement sur les régions et les banlieues, sous les dictatures bourguibienne et benaliste ? Les choses ont très vite changé, et ils ont très vite appris !

[5] Encore faudra-t-il que le Président de la Constituante, Mustapha Ben Jaafar, résiste et ne se laisse pas imposer une constitution islamiste.

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